VivaTech 2026 — voyage dans un salon où l’on fabrique le futur des autres.
On m’avait promis des robots qui dansent. Samedi, 13 h, Porte de Versailles, Hall 7. Je me perdais dans les allées, dans l’espoir qu’on m’invite à tournoyer. Pour toute danse, le brouhaha d’un salon sans la moindre musique.
Le stand EssilorLuxottica. Une petite file de dix à quinze curieux, francophones pour certains, anglophones pour d’autres. Ce qu’on y montre se trouve à la Fnac.
Plus loin, L’Oréal avait dressé un laboratoire. Vraies blouses blanches, vrais écrans où tournait, agrandie, la mécanique d’une cellule. Sous une vitrine, un fragment de peau — humaine, « bio-ingénierée », d’une finesse qui désarme. Je m’étais pourtant promis de ne pas être dupe. Je l’ai regardée plus longtemps qu’il n’aurait fallu. Au-dessus, une promesse en anglais : la longévité serait là, dans l’épaisseur de ce qu’on porte sans y penser. Tant de gravité, tant de science, cette chair sous verre — pour me vendre une crème. Le plus troublant n’était pas la crème. C’était qu’un instant, j’avais eu envie d’y croire.
La dixième édition de VivaTech avait promis de l’impact, « pas d’illusion ». J’en repartais avec le sentiment inverse : beaucoup d’illusion, peu d’impact. Rien d’exceptionnel, comme on dit poliment d’un dîner qu’on n’osera pas critiquer.
La danse avait bien eu lieu — mais les jours d’avant, réservés aux professionnels. Les robots qui s’emballent, renversent les écrans, font le show : c’était du mercredi au vendredi, entre accréditations et keynotes, loin du public. Le samedi, jour de tous, on défile et l’on met en scène, à heure fixe. Le citoyen ordinaire paie son billet pour arriver après la bataille, et l’on déroule devant lui une chorégraphie. La journée grand public est la vitrine d’une vitrine : on y montre l’émerveillement une fois les vraies décisions prises ailleurs, entre soi.
J’ai d’abord cru à un retard. La France, l’Europe à la traîne, incapables de produire l’étincelle. Puis j’ai compris que je me trompais de mot. Le problème n’était pas que nous étions en retard. C’était que nous ne possédions rien.
Reprenons par les lunettes. Elles sont françaises, ou presque : leur fabricant, EssilorLuxottica, est le numéro un mondial de l’optique, un fleuron franco-italien dont on aime rappeler qu’il habille le regard de la planète. On vante l’objet comme une porte d’entrée vers le monde connecté. La formule est belle. Reste une question : porte d’entrée pour qui ?
Car l’intelligence de ces lunettes — l’assistant, la voix, l’œil qui reconnaît ce que vous regardez — n’appartient pas à EssilorLuxottica. Elle appartient à Meta. Et Meta ne s’est pas contenté de fournir le cerveau : il a acheté un morceau du corps. L’Américain détient désormais au moins 3 % du capital de l’opticien franco-italien — environ trois milliards d’euros selon Bloomberg —, une part qu’il pourrait porter à 5 %. Le visage de la collection Oakley Meta ? Kylian Mbappé. Tout est là, dans cette image : un champion français vend des lunettes françaises, conçues par une entreprise française, dont l’âme et une part des actions sont américaines.
L’opticien ne s’en plaint pas, d’ailleurs. Les ventes explosent, le partenariat tire sa croissance vers le haut, il vise des millions de paires par an. Il a choisi cette place. C’est peut-être le plus troublant : nous appelons souveraineté ce que nous avons nous-mêmes consenti à louer.
Pour comprendre vraiment, il faut quitter le hall et ses lumières, et regarder vers Angers.
Là-bas, dans une usine de Bull — une entreprise française, repassée sous le contrôle de l’État —, on assemblera bientôt des serveurs d’intelligence artificielle parmi les plus puissants au monde. L’annonce a été faite au salon, sous les applaudissements : la « chaîne d’approvisionnement souveraine » de l’Europe. On imagine des ingénieurs français penchés sur une machine française. La réalité est plus modeste. La machine s’appelle Vera Rubin ; elle est conçue par Nvidia, qui est américain. Ses composants sont fabriqués et testés en République tchèque, par Foxconn, qui est taïwanais. À Angers, on fait l’assemblage final et la validation. La dernière étape. La visserie, si l’on veut être cruel.
Le géant taïwanais a engagé cent vingt millions d’euros — un investissement initial — dans l’usine angevine. Une somme considérable, jusqu’à ce qu’on la rapporte à son chiffre d’affaires : moins d’un dixième de pour cent. De la menue monnaie pour s’offrir un drapeau. Le serveur portera la marque Bull, et c’est très bien ainsi — mais le cerveau reste à Santa Clara, et les pièces passent par la Tchéquie.
Et ce laboratoire qui m’avait presque séduite ? Il pense ses crèmes avec un modèle d’OpenAI et cherche ses molécules avec les puces de Nvidia. Le numéro un mondial de la beauté a les moyens de tout, sauf d’un cerveau — alors il le loue, lui aussi, en Californie. La peau était française ; l’intelligence qui la lit ne l’est pas.
Il faut être juste, pourtant, car l’ironie facile est une paresse. Angers, ce sont de vrais emplois, de vraies compétences, une usine qui tourne quand tant d’autres ferment. Maîtriser un assemblage, même celui d’une technologie étrangère, c’est réduire une dépendance le jour où les frontières se ferment. EssilorLuxottica n’est pas une victime : c’est un industriel lucide qui a fait un calcul de croissance. Personne, dans cette histoire, n’a été dupé. C’est précisément ce qui devrait nous inquiéter.
Car la question n’est plus de savoir si nous savons faire. Nous savons faire : nous fabriquons, nous assemblons, nous habillons, nous finançons, et nous prêtons nos champions au générique. La question est de savoir ce que nous voulons être. L’atelier du monde, élégant et appliqué, qui visse en cadence la machine des autres. Ou le cerveau qui la conçoit.
On m’avait promis des robots qui dansent. Ils dansaient, paraît-il, ailleurs — sur une scène, à l’heure dite, pour ceux qui savaient. À nous, le brouhaha et la promesse. C’est peut-être cela, au fond, ce qu’on nous donne pour de l’indépendance : une chorégraphie réglée une fois les affaires conclues ailleurs, sur une musique que nous n’avons pas écrite.