Au Sud-Liban, la paix introuvable

Dix jours après l’instauration d’une trêve fragile, les frappes israéliennes au Sud-Liban et la riposte du Hezbollah ramènent le Levant au bord d’un nouveau basculement. La séquence révèle ce que la guerre éclair de mars 2026 contre l’Iran n’a pas réglé. Sur le terrain, à Beyrouth comme à Tel-Aviv, la même question s’impose : peut-on vraiment isoler un cessez-le-feu local du système régional qui le contraint ?

Quatorze morts au Sud-Liban en une journée — parmi eux deux femmes et deux enfants. Un soldat israélien de dix-neuf ans tombé près de la ligne jaune. Des familles fuyant à nouveau la banlieue sud de Beyrouth, dix jours seulement après s’y être réinstallées. Ces pertes sont la matière même du conflit. Mais comprendre pourquoi elles surviennent maintenant — précisément maintenant, dans le cadre d’un cessez-le-feu que les deux parties ont formellement accepté — suppose de regarder non plus le Sud-Liban, mais le système qui le surplombe. Ce qui se joue depuis le 17 avril, date d’entrée en vigueur de la trêve obtenue par Donald Trump auprès du président libanais Joseph Aoun et du premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, n’est pas la simple répétition d’un cycle d’escalade. C’est l’épreuve de vérité d’une architecture régionale recomposée à la hâte après la guerre de février-mars contre l’Iran.

Rappelons la chronologie. Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent une campagne conjointe de frappes contre l’Iran ; le guide suprême Ali Khamenei est tué dès les premières heures, et un conseil provisoire prend le contrôle du pouvoir à Téhéran. Téhéran ferme de facto le détroit d’Ormuz, expédiant les marchés de l’énergie dans une spirale de spéculations. Le Hezbollah, fidèle à sa logique d’axe, ouvre dès les premiers jours de mars un second front depuis le Sud-Liban. Quarante jours plus tard, le 8 avril, un premier cessez-le-feu met fin aux frappes contre l’Iran ; le 17, un second arrête les combats au Liban. Le 23, Trump le prolonge. Tout cela, en moins de soixante jours.

Une paix sans architecture

Henry Kissinger aimait à rappeler qu’un cessez-le-feu n’est jamais une paix : c’est un instantané de rapports de force, qui se défait sitôt qu’il cesse de refléter ces rapports. Le cas libanais en offre l’illustration parfaite. Dans les termes de la trêve, Israël s’est réservé le droit de répondre à toute attaque « planifiée, imminente ou en cours ». Cette clause, dont les contours dépendent entièrement de l’appréciation israélienne, transforme le cessez-le-feu en mécanisme à sens unique. Tsahal frappe presque quotidiennement les positions du Hezbollah au sud du Litani, et le Hezbollah, le 26 avril, a réaffirmé sa propre lecture : ses ripostes constituent une « réponse légitime » à des violations qu’il considère comme continues depuis le premier jour.

Le résultat est un paradoxe que les diplomaties européennes peinent à formuler : les deux parties violent simultanément un texte qu’elles considèrent toutes deux comme déjà violé par l’autre.

L’équation Netanyahou

En Israël, l’escalade s’inscrit dans un calendrier électoral qui en modifie la signification. Les législatives sont attendues d’ici à la fin octobre. Le 26 avril, les anciens premiers ministres Naftali Bennett et Yaïr Lapid ont annoncé la fusion de leurs partis — Bennett 2026 et Yesh Atid — dans une liste commune baptisée BeYahad (« Ensemble »), conduite par Bennett. Le sondage N12 du 23 avril créditait Bennett de 21 sièges contre 25 pour le Likoud. La consolidation du « bloc réformateur » resserre l’écart.

Pour Netanyahou, la fenêtre est étroite. Une démonstration de fermeté au Liban peut consolider sa base sécuritaire ; une dérive vers une guerre prolongée, qu’une opinion publique épuisée par plusieurs séquences de guerre depuis octobre 2023 ne soutiendrait pas, peut au contraire précipiter sa chute. C’est ce calcul, plus que toute considération opérationnelle, qui explique probablement la tonalité de l’ordre donné samedi soir aux forces armées : frapper « avec force », sans pour autant rouvrir un front terrestre. Le premier ministre israélien a appris des dirigeants qui l’ont précédé, et de lui-même, qu’en démocratie les guerres trop longues finissent par coûter le pouvoir.

Le Hezbollah après Nasrallah

Du côté libanais, l’équation est plus difficile encore. Depuis l’élimination de Hassan Nasrallah le 27 septembre 2024, puis les pertes massives subies par l’organisation lors de l’offensive israélienne de l’automne 2024, le Hezbollah n’est plus la force que l’on avait connue en 2006. Sa profondeur stratégique iranienne s’est, elle aussi, contractée : Téhéran, dont le guide suprême a été tué dès les premières heures de la guerre de février et où un conseil provisoire gouverne sans légitimité établie, sort durablement affaiblie ; la tournée diplomatique du ministre des Affaires étrangères de la République islamique d’Iran, Abbas Araghchi, entre Islamabad, Mascate et Moscou témoigne d’un pouvoir occupé à reconstruire ses circuits plus qu’à projeter sa puissance.

Et pourtant, le Hezbollah refuse toute négociation directe avec Israël. Deux séances inédites se sont tenues à Washington entre les ambassadeurs israélien et libanais ; le mouvement chiite y a vu, selon ses propres termes, une « photo honteuse ». Cette intransigeance est, selon eux,   celle d’une faiblesse qui ne peut se permettre d’apparaître pour ce qu’elle est. Toute concession formelle, dans la situation présente, équivaudrait à reconnaître la défaite stratégique de l’axe iranien dans le Levant.

L’angle mort occidental

Vu de Washington ou de Paris, la séquence se prête à une lecture rassurante : l’ordre régional bouge, l’Iran recule, des négociations s’ouvrent, un accord finira par se sceller. Cette confiance sous-estime un facteur que l’histoire moyen-orientale enseigne. Les puissances qui sortent affaiblies d’une guerre conventionnelle ne disparaissent pas ; elles se reconfigurent dans l’asymétrie. C’est ce que firent l’OLP après 1982, le Hezbollah lui-même après 2006, et plus partiellement l’Égypte après 1967 — qui combina préparation d’une revanche conventionnelle et guerre d’usure prolongée. La disparition des structures lourdes laisse souvent place à des pratiques de harcèlement plus durables, plus difficiles à neutraliser, et politiquement plus coûteuses pour l’adversaire qui croyait avoir gagné.

Si cette grille s’applique au Hezbollah de 2026, alors le cessez-le-feu actuel ne stabilisera pas le Sud-Liban : il en organisera la dégradation lente. Et la prolongation décrétée par Trump le 23 avril, loin d’être un succès diplomatique, pourrait n’être que le délai accordé à chacun pour se préparer à la séquence suivante.

La question libanaise reste libanaise

Il existe pourtant une issue, mais elle ne dépend ni de Washington, ni de Tel-Aviv, ni de Téhéran. Elle dépend de l’État libanais lui-même. Le président Joseph Aoun, élu en janvier 2025 dans un contexte où la question du monopole étatique sur la force armée est devenue centrale, dispose aujourd’hui d’une fenêtre que ses prédécesseurs n’ont pas eue : un Hezbollah affaibli, une opinion régionale lasse, un soutien européen — singulièrement français — disposé à équiper les forces armées libanaises. La question n’est plus de savoir si le désarmement du Hezbollah est souhaitable. Elle est de savoir si Beyrouth saura saisir un moment qui ne se représentera pas.

L’histoire du Liban moderne est jalonnée de fenêtres manquées, et la prudence est ici une vertu. Mais au regard de ce que le pays a déjà payé depuis octobre 2023, l’inaction serait, cette fois, une faute dont il pourrait ne pas se relever.

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