Justice : quand l’intelligence artificielle tient lieu de réponse au manque de moyens

Le 16 juin 2026, Gérald Darmanin annonçait avoir réuni place Vendôme les acteurs de l’intelligence artificielle pour la première édition de #ChooseVendôme — quelques jours après le rejet en commission de sa réforme de la justice criminelle. Derrière la promesse d’une justice « augmentée » se rejoue un débat plus ancien : celui des moyens d’une institution que la Cour des comptes décrit, de rapport en rapport, comme exsangue. L’IA y apparaît moins comme un outil que comme un argument — celui qui permet de ne pas répondre à la question des moyens.

On a longtemps mesuré une République à ses monuments ; il faudrait la mesurer à l’état de ses tribunaux. Ce 16 juin 2026, sous les ors de la place Vendôme, le garde des Sceaux conviait les industriels de l’intelligence artificielle, les cours suprêmes et ses propres services autour d’un mot d’ordre dont la formule fait écho au #ChooseFrance de l’Élysée, le sommet d’attractivité présidentiel : #ChooseVendôme. Quelques jours plus tôt, le 10 juin, sa réforme de la justice criminelle avait été rejetée en commission des lois, par 18 voix contre 16, au motif — invoqué par la gauche — qu’elle n’apportait pas un moyen de plus. Entre le rejet et la cérémonie, le calendrier tient lieu d’aveu.

La fausse peur du juge-machine

Une crainte revient, dès qu’on évoque l’intelligence artificielle dans les prétoires : la machine remplacera le juge. Elle est, pour l’essentiel, sans fondement. L’Estonie, que la presse internationale érigeait en 2019 en laboratoire d’un « juge-robot » chargé des petits litiges, a démenti formellement, trois ans plus tard, qu’un tel projet ait jamais existé : son administration cherchait à automatiser des étapes de procédure, non à déléguer le jugement. L’Allemagne, qui aligne deux fois plus de magistrats du siège que la France, a confié à la cour d’appel de Stuttgart un logiciel, baptisé OLGA, dont l’office se borne à trier les recours sériels nés du scandale des moteurs diesel, pour préparer la main du juge sans jamais la guider. Le droit européen lui-même a tranché : le règlement sur l’intelligence artificielle range l’aide à la décision judiciaire parmi les usages « à haut risque » et rappelle que juger demeure un acte humain. Le juge de silicium appartient donc au récit plus qu’à la réalité. Mais aucune fable n’est innocente : en occupant le devant de la scène, elle dispense de regarder ce qui se trame dans les coulisses.

Une stratégie assumée

Ce qui s’y joue, le ministre l’a dit lui-même — et il faut lui reconnaître cette franchise. Le 12 novembre 2025, devant la commission des lois du Sénat, à l’occasion du budget 2026, Gérald Darmanin a refusé d’opposer à l’essor de l’intelligence artificielle le décompte des effectifs : à la généralisation de ces outils chez les notaires, les avocats, les justiciables, soutenait-il, on ne peut indéfiniment répondre par le nombre de greffiers et de magistrats. Le propos n’est pas un faux pas. C’est une doctrine, qui élève l’outil au rang d’alternative au moyen et fait de la modernité une dispense d’investir. Là où ses prédécesseurs promettaient des postes, le garde des Sceaux propose une méthode : faire tenir, à effectif constant, une institution qui ne tient plus.

Ce que disent les chiffres

Les chiffres, eux, résistent au récit. Le rapport 2024 de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice, établi sur les données de 2022, range la France parmi les démocraties qui dotent le moins leur justice : 0,20 % de la richesse nationale, contre une médiane européenne de 0,28 %, et derrière l’Allemagne comme l’Italie. Le pays compte 11,3 juges professionnels pour cent mille habitants, quand la médiane du continent dépasse dix-sept et que l’Allemagne en aligne près de vingt-cinq ; ses procureurs sont 3,2 pour cent mille habitants, contre une médiane de 11,2, et leurs parquets reçoivent près de trois fois plus d’affaires pénales, à population égale, que la médiane européenne — environ 6,4 affaires pour 100 habitants, contre 2,3 (CEPEJ, données 2022). Ce n’est pas une institution moderne en quête de l’être davantage ; c’est une institution à bout de souffle, à laquelle on offre, pour tout renfort, un assistant logiciel.

Cet assistant existe. Déployé le 12 mai 2026 sous le nom de « Mon Assistant Justice », hébergé sur le sol national, il met à la disposition des agents des fonctions de rédaction, de synthèse et de traduction ; un observatoire indépendant de l’intelligence artificielle a suivi, installé le 1er juin 2026. Le ministère y voit le plus puissant levier de transformation de la justice depuis un demi-siècle. Le mot mérite qu’on s’y arrête : on parle de transformer lorsqu’on ne peut plus parler de réparer.

La part de vérité du garde des Sceaux

Il serait injuste, pourtant, de réduire la manœuvre à une ruse. Le ministre énonce une vérité que ses adversaires entendent mal : l’écart qui sépare la France de ses voisins ne se comblera pas par le seul budget. Aucun gouvernement ne doublera le nombre de magistrats ; la demande de justice, elle, ne décroît jamais. Dès lors, confier à la machine les tâches sans valeur ajoutée — mettre en forme, rechercher, retranscrire — ne trahit pas l’office du juge ; il en allège peut-être le fardeau, au bénéfice de greffes que l’épuisement gagne. Refuser l’outil par principe serait une autre forme d’aveuglement.

C’est précisément là que l’argument devient périlleux. Plus l’intelligence artificielle est présentée comme inéluctable, plus elle absout le pouvoir de la question qu’il fuit : combien de greffiers, combien de magistrats, combien d’euros. L’instrument est légitime ; son usage rhétorique ne l’est pas. Entre l’outil qui soulage et l’alibi qui exonère, la ligne est ténue — et il revient à l’État de ne pas la franchir.

Trente-cinq ans de plafonds qui s’effritent

Car le mal français n’est pas, d’abord, un retard de technologie. C’est un abandon matériel, que l’histoire accable. En février 2026, la Cour des comptes a désigné l’immobilier judiciaire comme la « variable d’ajustement » du budget : 5,5 millions de mètres carrés souvent vétustes, où 135 juridictions ont dû resserrer leurs surfaces pour loger des agents qu’on leur avait promis. Le constat n’a rien d’inédit. En 2003, la même Cour qualifiait déjà le patrimoine de « médiocre » ; en 1991, elle en disait autant. Trente-cinq années de rapports jumeaux sur des palais qui se lézardent : tel est le décor devant lequel on brandit aujourd’hui le mot d’« intelligence artificielle ». À l’arrière-plan, la mort de la jeune Lyhanna, dans le Gers, au début du mois — dont l’enquête se poursuit — a nourri une vive mise en cause des magistrats, à laquelle le ministre a pris part. Reste posée, sans qu’aucune responsabilité ne soit à ce jour établie, la question des défaillances qu’une justice engorgée peut favoriser.

De telles défaillances ne procèdent pas de la fatalité. Nulle institution ne se délabre par nature ; elle se délabre parce qu’on choisit de ne pas l’entretenir. La tentation, ce mois de juin, n’est pas d’asservir le juge à la machine. Elle est de confondre l’avenir avec une excuse. Une République s’honore à l’entretien de son présent ; et nul algorithme, si souverain soit-il, n’a jamais réparé un plafond.

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