Mondial 2026 : 99 Français, code étranger

Ils sont 99 nés en France à disputer la Coupe du monde. « 99 », c’est aussi le code de l’administration pour les nés ailleurs.

Quatre-vingt-dix-neuf joueurs nés en France disputent la Coupe du monde, qui s’ouvre ce mois-ci — le premier contingent du tournoi. Mais « 99 » est aussi le code que l’administration française réserve, dans ses fichiers, à ceux qui sont nés ailleurs. D’un même chiffre, deux pays. Et entre eux, des enfants.

Un nombre peut tenir lieu de patrie. Celui-ci n’a pas de terre, pas de fleuve, pas de cimetière où coucher ses morts ; il a un matricule, posé à la place d’un nom, comme un chiffre tatoué sur une nuque. Quatre-vingt-dix-neuf. C’est le code que l’INSEE inscrit dans le numéro de Sécurité sociale, à la place du département, pour quiconque est né hors de France — qu’il soit français ou étranger, peu importe. Né à Casablanca, à Alger, à Dakar : quatre-vingt-dix-neuf. Un département qui ne figure sur aucune carte, une terre faite de tous les pays du monde, sauf un.

Et voici qu’à l’ouverture du Mondial le même chiffre revient, et change de camp.

Car ils sont bien quatre-vingt-dix-neuf, ont recompté les rédactions à la veille du coup d’envoi : premier pays de naissance du tournoi, devant les Pays-Bas et l’Allemagne. On le dit avec fierté. Le matricule de l’exil est devenu un trophée ; la case de l’étranger, une médaille épinglée au revers de la nation. Personne ne remarque que c’est le même nombre. Personne, sauf ceux qui ont déjà vu leur vie rangée dans une case, et qui savent qu’une case n’oublie jamais.

Ils sont quatre-vingt-dix-neuf à être nés du même sol, et vingt-trois seulement porteront le maillot bleu. Les soixante-seize autres courront pour ailleurs : l’Algérie, le Sénégal, le Maroc, Haïti, le Congo. Riyad Mahrez, capitaine algérien né à Sarcelles. Luca Zidane, gardien, fils de Zinédine, qui a choisi l’Algérie de ses grands-parents. Nicolas Pépé sous le maillot ivoirien. Des garçons qui ont appris à courir dans la même cour, et qu’une ligne blanche séparera le temps d’un match. C’est une affaire de famille, et les affaires de famille finissent toujours par un fratricide, même bien élevé, même en plein soleil.

On dira : la France perd ses fils. Mais pour perdre un fils, encore faut-il l’avoir possédé — et c’est là, précisément, que la langue trébuche.

Car ils ne cessent pas d’être français en changeant de couleur. Le sol où l’on naît fait le citoyen, qu’on le veuille ou non : ils sont français et autre chose, doublés d’eux-mêmes, deux passeports comme deux deuils. Mais qu’on ne se raconte pas trop vite l’histoire du cœur. Leur choix, souvent, est un calcul, froid et lucide : la Coupe du monde est plus probable avec l’Algérie qu’avec les champions du monde, et un maillot moins prestigieux ouvre une porte que le bleu garde fermée. Le sentiment, parfois, n’est qu’un costume jeté sur l’arithmétique. On aime le récit du retour aux origines ; c’est une belle histoire, et les belles histoires, comme les frontières, servent surtout à masquer ce qu’elles traversent.

Combien sont-ils, au juste, ces enfants de France éparpillés sur les pelouses du monde ? Ajoutez aux quatre-vingt-dix-neuf les trois que Didier Deschamps a retenus mais qui sont nés au-dehors — Michael Olise en Angleterre, Brice Samba au Congo, Marcus Thuram en Italie, français eux aussi, « quatre-vingt-dix-neuf » eux aussi dans le secret des fichiers — et vous obtiendrez, au bas mot, cent deux nationaux. Au bas mot — car ce registre-là, personne, nulle part, ne le tient. Davantage encore, avec les naturalisés nés au loin. Nul ne le sait précisément ; nul ne les compte. La France ignore le nombre exact des siens. Peut-être préfère-t-elle l’ignorer.

La frontière, alors, n’est pas tracée sur l’herbe. Elle passe à l’intérieur d’un seul corps. Elle traverse ce gamin de Bondy — la ville de Mbappé, en banlieue parisienne — debout, immobile, à l’instant où monte un hymne : il faut en choisir un, laisser entrer un chant sous la peau et taire l’autre du même souffle.

Le chiffre, pourtant, a une mémoire plus longue que les joueurs qu’il recouvre. Quand l’Algérie devint indépendante, en 1962, ceux qui étaient nés dans ses départements français se retrouvèrent, à mesure que l’administration refondait ses codes, reversés sous ce même 99. Étranger. Hier inscrits comme nationaux, désormais rangés à l’ailleurs par une simple ligne de barème. Le grand-père fut codé 99 le jour où l’Histoire changea d’avis. Le petit-fils choisit aujourd’hui le drapeau que 99 désigne. Revanche, retour, hasard ? On en débattra sans fin. La mémoire, elle, reconnaît la porte par laquelle on l’a fait entrer, sans demander qui l’avait ouverte.

Il y eut bien un jour où la France compta ces enfants à mi-voix et s’effraya de son propre total. En 2011, le site Mediapart révéla qu’au cours d’une réunion à la Fédération française de football — à laquelle participait le sélectionneur Laurent Blanc, champion du monde en 1998 — un seuil avait été évoqué, trente pour cent, pour limiter les binationaux dans les centres de formation. Un directeur technique fut suspendu ; Blanc, mis hors de cause par l’enquête, après s’être excusé de la maladresse de ses termes. On nomma cela l’affaire des quotas, on la rangea dans un tiroir. Mais on avait dit tout haut ce que le chiffre 99 chuchotait depuis toujours : ceux-là, on les façonne, on les acclame quand ils gagnent, et on les recompte dès qu’on prend peur.

Reste la ruse de la géographie. Sur les quatre-vingt-dix-neuf, plus de la moitié — cinquante-deux — sont nés dans une seule région, l’Île-de-France, et beaucoup dans les départements populaires qui ceinturent Paris. Le premier vivier de footballeurs de ce Mondial n’est pas un pays : c’est une banlieue. Quelques communes fournissent au monde plus d’internationaux que des nations entières. L’empire tient dans trois stations de RER, et il l’ignore lui-même.

Alors, quand siffleront les arbitres et que se lèveront les drapeaux, ne dites pas trop vite que ce sont des transfuges, ni des ingrats, ni des égarés. Ce sont des enfants que la France a faits sans jamais décider s’ils étaient siens : qu’elle revendique le jour de leurs buts, et qu’elle interroge le jour où on les dénombre.

Quatre-vingt-dix-neuf. Je le répète à voix basse, ce chiffre qui voudrait passer pour un nom. Ce n’est pas un déficit. Ce n’est pas une victoire. C’est un miroir, tendu à un pays qui aime mieux compter ses fils que les nommer — et qui ne s’est jamais demandé, devant la glace, lequel des deux visages était le sien.

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