L’Abandon de Vincent Garenq: Onze jours, et nous qui regardons

Le film de Vincent Garenq sur les onze derniers jours de Samuel Paty divise la France entre ceux qui y voient un brûlot d’extrême droite et ceux qui en font le manuel scolaire de la laïcité. Ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est, peut-être, le miroir d’un pays qui n’a toujours pas réglé ses comptes avec ce qui a tué Paty. Et avec ceux qui auraient dû voir venir.

 

J’ai vu le film un vendredi soir, dans une salle où personne ne mangeait. C’est un détail qu’il faut noter : on ne mange pas pendant L’Abandon. On respire mal, on regarde une horloge qui n’existe pas, et quand le générique tombe, il y a ce moment particulier où les corps ne savent pas s’ils doivent applaudir ou se lever en silence. La salle a choisi le silence. Puis quelqu’un a applaudi, et nous avons tous applaudi, mais en retard, comme on applaudit à un enterrement, par convention, parce qu’il faut bien faire quelque chose.

Je suis sortie dans la nuit parisienne avec une question qui n’était pas celle du film. La question du film, tout le monde la connaît : comment un professeur d’histoire-géographie ordinaire a-t-il pu mourir décapité un vendredi de la mi-octobre 2020 ? La mienne était autre. Elle était celle-ci : un film qui dit la vérité peut-il servir le mensonge de ceux qui n’ont jamais aimé cette vérité ?

Ce que le film montre, et qu’il faut nommer

Vincent Garenq a écrit L’Abandon avec Mickaëlle Paty, la sœur de Samuel, et Alexis Kebbas, créateur de la série Le Négociateur. Le scénario s’inspire du livre-enquête de Stéphane Simon, Derniers jours de Samuel Paty (Plon, 2023). Simon est aussi coproducteur du film. Ce même Simon a produit, dans sa carrière, les chaînes payantes de Michel Onfray, de Natacha Polony, d’André Bercoff et de Gilles-William Goldnadel : une cartographie éditoriale qui, mise bout à bout, dessine une orientation. C’est un détail. Ce n’est pas un détail.

Le film a été tourné en secret pendant trois ans. Sa sortie a été annoncée le soir du verdict du procès en appel, le 2 mars 2026. Vincent Garenq, dans un entretien à franceinfo, raconte avoir rempli des tableaux Excel pour reconstituer le déroulé. C’est une image qu’il faut garder : un cinéaste qui produit un drame en colonnes, comme un comptable du désastre.

Le film raconte ceci : un cours d’enseignement moral et civique sur la liberté d’expression. Deux caricatures de Mahomet, montrées comme on montre l’épine d’une rose pour expliquer qu’une rose pique. Une adolescente exclue du collège pour des raisons de discipline — exclue avant le cours, et non pendant. Cette adolescente raconte à son père qu’elle a été punie parce qu’elle s’est offusquée du cours. Elle n’y était pas. Le mensonge est petit, presque enfantin : c’est le mensonge d’une fille face à son père. Mais le père a un téléphone, et le téléphone a des amis, et les amis ont d’autres amis, et la rumeur grandit dans cette chambre d’écho où la France ne se reconnaît plus.

À Évreux, à quatre-vingts kilomètres, un jeune réfugié tchétchène de dix-huit ans regarde des vidéos. Vincent Garenq ne le filme presque jamais de face. C’est une silhouette en noir, un capuchon, une marche. Le film refuse de lui donner un visage, et c’est l’un de ses gestes les plus justes : le tueur n’est pas un personnage, c’est un aboutissement.

Antoine Reinartz joue Samuel Paty avec une pudeur qui m’a saisie. Il ne joue pas un martyr ; il joue un homme fatigué qui prépare ses cours, qui ne comprend pas ce qui lui arrive, qui se rend à la convocation de la principale parce qu’on lui demande d’y aller. Emmanuelle Bercot, en proviseure, tient la deuxième ligne du film : elle essaie d’arrêter la machine, elle n’y arrive pas, elle ne sait pas qu’elle n’y arrivera pas. Personne ne le sait, et c’est précisément cela qui fait peur.

L’accusation

Il a fallu trois jours après la sortie pour que le film devienne ce qu’il est devenu : non plus un film, mais un signal. Sur Europe 1, un commentateur parle d’« insulte à la mémoire » de Paty. Un internaute, qui précise ne pas être musulman, trouve la représentation des musulmans « ridicule, entre accents forcés et mots arabes sortis aléatoirement ». L’Humanité écrit que le film, glaçant, laisse « craindre des risques de stigmatisation ». Libération parle d’« accablement ». D’autres voix, plus militantes, prononcent le mot : islamophobie. Film d’extrême droite. Diabolisation des musulmans.

Ces voix sont à prendre au sérieux. Il y a, dans L’Abandon, des choix qui méritent qu’on s’y arrête. Le père, joué avec cette épaisseur de colère qui peut passer pour de la caricature. Les jeunes du quartier, esquissés plus que tracés. La caméra qui s’attarde longuement sur Samuel Paty et brièvement sur eux, comme si la durée du regard était elle-même un jugement. Je note ces choses parce que je veux être honnête avec ce que j’ai vu.

Et puis je note autre chose, parce que je veux aussi être honnête avec ce que je sais. Un film peut-il être d’extrême droite parce qu’il raconte ce qui s’est passé ? La gauche française, depuis trente ans, a-t-elle fini par inventer une catégorie particulière, les faits qui ne se disent pas ? On a confondu la pudeur avec le silence, et le silence avec la complicité, et la complicité avec la survie politique. À force de craindre l’instrumentalisation par la droite la plus dure, on a laissé à la droite la plus dure le monopole du récit. C’est cela, le vrai abandon. Pas seulement celui de Samuel Paty.

La rumeur n’a pas de religion

Le mot blasphème apparaît dans le film. Le film le prononce, puis l’oublie. Or c’est de cela, au fond, dont il est question. La République dit avoir aboli le blasphème en 1881. Elle l’a aboli juridiquement, elle ne l’a pas aboli dans les esprits, et ces deux temporalités, désormais, vivent ensemble dans un mariage difficile. Samuel Paty montre une caricature dans une salle de classe. Il fait son métier. La République lui a dit qu’il avait le droit. Une partie de ses élèves, et certains de leurs parents, vivent dans un monde où ce droit reste un crime. Entre les deux, il y a une salle de classe. Entre les deux, il y a un mort.

L’Abandon ne filme pas les musulmans. Il filme une rumeur. Et une rumeur n’a pas de religion : elle a une vitesse. Elle a un téléphone. Elle a un algorithme. Elle a des relais qui ne savent même plus, parfois, ce qu’ils relaient. La rumeur qui a tué Samuel Paty aurait pu, dans un autre contexte, tuer quelqu’un d’autre pour une autre raison. Ce qui la rend spécifique, ici, c’est qu’elle prend appui sur une blessure réelle : celle d’une partie des musulmans de France à qui l’on demande, en permanence, de prouver leur loyauté républicaine. Cette blessure existe. Le film aurait pu la regarder davantage. Il a choisi de ne pas le faire. C’est une faiblesse.

La part que personne ne veut filmer

Voici ce que l’Abandon montre moins. À l’automne 2020, deux hommes occupent des fonctions que l’on n’a pas assez rappelées. Jean-Michel Blanquer est ministre de l’Éducation nationale. Six jours après l’assassinat, sur Europe 1, il déclare que dans l’affaire Paty « il n’y a pas eu du “pas de vagues” » . Il dit que la principale a soutenu le professeur. Six ans plus tard, le film de Garenq montre une principale qui essaie, qui prévient, qui ne sait plus à qui parler, et une institution qui ne répond pas à la hauteur. Jean-Michel Blanquer a-t-il parlé trop tôt, avec trop d’assurance, comme un ministre parle quand il ne sait pas encore qu’il sera jugé un jour par un film ?

L’autre s’appelle Laurent Nuñez. Au moment où Samuel Paty est ciblé, désigné, traqué, Laurent Nuñez est coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, à l’Élysée. C’est sa fonction de voir venir ces engrenages. Le 20 février 2026, devenu ministre de l’Intérieur, il témoigne par écrit au procès en appel. Il répond à une question d’une partie civile : désigner publiquement quelqu’un comme ayant porté atteinte au Prophète l’expose-t-il à un danger grave pour sa sécurité ? Sa réponse, telle que lue par la présidente de la cour : « Non, cela ne l’expose pas nécessairement à un danger grave pour sa sécurité. » La défense d’Abdelhakim Sefrioui, militant islamiste condamné pour association de malfaiteurs terroriste, a salué un fait majeur. Le dimanche suivant, à 22h57, depuis sa boîte personnelle, Laurent Nuñez écrit à la présidente pour préciser qu’il ne se démarque pas de l’accusation et que le lien de causalité, pour lui, est irréfutable.

Reste une coïncidence de langage. Le ministre de l’Éducation disait qu’il n’y avait pas eu d’abandon. Le coordinateur de l’antiterrorisme dit aujourd’hui qu’il n’y avait pas eu, nécessairement, de danger. Le film, lui, s’appelle L’Abandon. Il faudra choisir, à un moment, lequel de ces trois récits on garde.

La nuance, et ce qu’elle coûte

On voudra me ranger. Soit dans le camp de ceux qui aiment ce film parce qu’il sert leur thèse — la France submergée, la République trahie, l’islam coupable. Soit dans le camp de ceux qui le détestent par principe, parce qu’on ne raconte pas ces choses sans servir la haine. Je ne suis dans aucun de ces deux camps, et c’est précisément cela qui devient, en France, la position la plus difficile à tenir.

La nuance, ici, est devenue une trahison pour les deux côtés. Reconnaître que L’Abandon rate quelque chose — l’épaisseur des personnages musulmans; ou ce que la critique d’Écran Large appelle l’absence d’un véritable point de vue de cinéma — n’invalide pas ce qu’il réussit. Et reconnaître ce qu’il réussit n’oblige pas à pardonner ce qu’il rate. L’instrumentalisation par l’extrême droite est certaine. Elle ne disqualifie pas le film. Elle disqualifie ceux qui, à gauche, n’ont pas su raconter cette histoire eux-mêmes — et qui, faute de l’avoir fait, regardent aujourd’hui d’autres s’en emparer.

Le cartable

Je voudrais, pour finir, revenir à Samuel Paty. Pas au martyr, pas au symbole de la République, pas à la statue qu’on inaugurera un jour. À l’homme. Antoine Reinartz le joue dans une scène que je n’arrive pas à oublier : Samuel Paty, seul, qui prépare son cartable, et qui range ses papiers comme on range les choses quand on ne sait pas encore qu’on ne reviendra pas. Il referme son cartable. Il éteint la lumière. C’est tout.

Il y a, dans ce geste, quelque chose qu’aucun discours politique, aucun procès, aucun témoignage écrit envoyé un dimanche soir à 22h57 ne pourra jamais rendre. Il y a un homme qui a fait son métier. Il y a une République qui lui avait promis qu’elle saurait, en retour, faire le sien. Elle ne l’a pas fait. Le film s’appelle L’Abandon. Il porte bien son nom.

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