Ce que les Français ont oublié sur leurs primaires

La désignation directe de Bruno Retailleau par les Républicains, le 19 avril 2026, marque la fin d’une séquence de quinze ans. Les primaires ouvertes ont été présentées, à leur arrivée, comme la modernisation de la démocratie française. Elles n’ont pourtant produit qu’un seul président. Et ce succès unique, loin de prouver la valeur du dispositif, en masque le paradoxe : chaque reproduction a accompagné l’effondrement du parti qui l’a tentée.

Il faut commencer par une date et un chiffre. Le 16 octobre 2011, 2,86 millions d’électeurs français se déplacent pour départager François Hollande et Martine Aubry au second tour de la primaire citoyenne socialiste. Sept mois plus tard, le vainqueur de ce scrutin est investi à l’Élysée. Aux yeux des commentateurs de l’époque, la démonstration est faite : la France a trouvé sa grammaire démocratique. Un parti qui élargit sa décision à ses sympathisants se légitime ; un candidat qui traverse cette épreuve est mieux armé pour la suivante. L’hypothèse semble logique, séduisante, exportable. Elle va structurer les quinze années qui suivent.

Quinze ans plus tard, il faut regarder ce qu’il en reste. Le Parti socialiste, qui a inventé la primaire ouverte en France en 2011 et l’a réutilisée en 2017, a obtenu 1,75 % des voix à la dernière présidentielle — son pire score historique. Les Républicains, qui ont organisé la plus massive des primaires françaises en novembre 2016, ont vu François Fillon éliminé dès le premier tour de 2017 ; celle qui lui a succédé, Valérie Pécresse, désignée non plus par primaire mais par congrès interne, a fait 4,78 % en 2022. Europe Écologie Les Verts, après la primaire Jadot-Rousseau de septembre 2021, s’est effondré à 4,63 %. La Primaire populaire, censée unifier la gauche en janvier 2022, a désigné Christiane Taubira ; celle-ci ne parviendra même pas à réunir les cinq cents parrainages requis pour se présenter.

Un seul président en cinq tentatives. Quatre défaites cinglantes. Une chronique qui épouse, pour les quatre partis concernés, l’affaiblissement électoral qui a suivi. Voilà ce que les célébrations de 2011 n’avaient pas prévu, et ce que le vote des Républicains du 19 avril 2026, qui a enterré par 73,4 % des voix toute hypothèse de primaire, vient d’entériner.

L’erreur américaine

Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut regarder là où les primaires fonctionnent depuis plus d’un siècle : les États-Unis. La tentation, quand on a importé un dispositif de l’étranger, est de croire qu’il agira chez soi comme chez son inventeur. Elle est rarement vérifiée, et la primaire française en offre le cas d’école.

Aux États-Unis, la primaire n’est pas un choix stratégique des partis. Elle est, dans la quasi-totalité des États, une étape légalement encadrée — voire obligatoire pour accéder au bulletin de l’élection générale sous l’étiquette d’un grand parti. Chaque État inscrit dans sa propre législation les modalités de désignation des candidats. Un parti américain ne se demande pas s’il veut organiser une primaire ; il s’y soumet. Cette contrainte produit un effet que les observateurs français ont rarement théorisé : la primaire, parce qu’elle est inévitable, ne constitue pas une division exposée, mais une étape normale. Le vaincu ne peut pas s’en plaindre, puisqu’il n’existait pas d’autre voie. Le vainqueur ne peut pas en tirer de légitimité excessive, puisqu’il n’a fait qu’accomplir un passage obligé.

En France, rien de tel. Aucune loi n’encadre les primaires. Chaque parti décide s’il en organise une, selon quelles règles, avec quelle Haute Autorité interne, sur quel fichier d’adhérents. Le dispositif n’est ni obligatoire ni universel. Il est optionnel, contextuel, instrumental. Quand Bruno Retailleau soumet à ses militants, en avril 2026, trois options dont l’une est sa propre désignation directe, il ne viole aucune règle. Il exerce une liberté que le droit lui reconnaît, et que ses concurrents internes — Laurent Wauquiez, David Lisnard — critiquent ouvertement, sans pouvoir lui opposer autre chose qu’un jugement politique.

Cette différence n’est pas de détail. Elle explique pourquoi la primaire américaine est structurante et la française fragilisante. Outre-Atlantique, elle rythme le système ; en France, elle le perturbe. Quand Barack Obama remporte en 2008 la primaire démocrate face à Hillary Clinton, personne ne pense que le Parti démocrate s’affaiblit ; c’est le fonctionnement ordinaire de la démocratie américaine. Quand François Hollande l’emporte en 2011 face à Martine Aubry, on y voit une rénovation. Mais l’un est un rite, l’autre une innovation. L’un tient parce qu’il est vieux ; l’autre se défait parce qu’il est neuf.

L’exception 2011

Demandez à n’importe quel commentateur politique français quelle primaire a fonctionné, il vous répondra : celle de 2011. Posez-lui alors cette seconde question, que personne ne lui pose jamais : pourquoi a-t-elle fonctionné ?

Les réponses habituelles — elle a mobilisé, elle a légitimé, elle a créé une dynamique — sont circulaires. Elles décrivent le résultat en le présentant comme sa propre cause. Il faut aller plus loin. La primaire de 2011 a réussi pour des raisons très particulières, dont la plupart n’étaient pas réunies lors des tentatives ultérieures.

Trois facteurs, d’abord, qui relèvent du contexte politique. Le sortant, Nicolas Sarkozy, était massivement rejeté ; le parti sortant de cinq ans de pouvoir n’organisait pas la primaire, ce qui l’exposait moins aux règlements de comptes ; la crise financière de 2008 avait déplacé la demande électorale vers la gauche. Trois facteurs, ensuite, qui relèvent de la configuration interne. Hollande, favori peu clivant, n’avait pas d’ennemi structurel dans le parti ; Aubry, son adversaire principal, portait le dossier politiquement contesté des 35 heures, dont la droite avait fait depuis dix ans un repoussoir électoral ; Dominique Strauss-Kahn, qui aurait été le vrai favori, avait été écarté par l’affaire du Sofitel de mai 2011, libérant une place. Un facteur, enfin, qui relève de la chance : le PS bénéficiait d’un capital militant encore intact, nourri par une décennie d’opposition et non encore érodé par l’exercice du pouvoir.

Retirez un seul de ces six éléments, et l’équation ne tient plus. Retirez-en deux ou trois — le rejet d’un sortant, la cohésion militante, l’absence d’ennemi structurel — comme en 2017, et vous obtenez Benoît Hamon, vainqueur d’une primaire dont Manuel Valls, son adversaire battu, finira par rompre publiquement le verdict pour soutenir Emmanuel Macron. Retirez-en davantage, comme en 2021, et vous obtenez un Yannick Jadot qui n’aura jamais réussi à digérer la campagne de Sandrine Rousseau.

La primaire de 2011 n’est pas la règle. Elle est l’exception qu’une génération de journalistes a érigée en théorie générale.

Ce que Pécresse dit de Fillon

Voici la donnée que l’on retient rarement, et qui mérite qu’on s’y arrête. Entre 2007 et 2022, la droite française a connu trois candidats à la présidentielle : Nicolas Sarkozy, arrivé en tête au premier tour à 31,18 % avant d’être élu au second ; François Fillon, désigné par primaire, éliminé au premier tour à 20,01 % ; Valérie Pécresse, désignée par congrès interne sans primaire, éliminée au premier tour à 4,78 %.

La tentation est grande d’en conclure que la primaire de 2016 aurait mieux fonctionné que le congrès de 2021, puisque Fillon a fait quatre fois le score de Pécresse. Cette lecture est trop rapide. Entre 2017 et 2022, le paysage politique a été recomposé par l’arrivée d’Emmanuel Macron, qui a siphonné la droite modérée ; le Rassemblement national a progressé ; et, surtout, le parti qui avait organisé la primaire de 2016 n’a jamais retrouvé la cohésion ultérieure nécessaire à une candidature sérieuse. Les juppéistes n’ont pas pardonné à Fillon. Les fillonistes n’ont pas pardonné à Juppé de n’avoir pas abandonné plus tôt. Les sarkozystes n’ont pardonné à personne.

Quand Valérie Pécresse entre en campagne fin 2021, elle hérite d’un parti encore traversé par ces lignes de fracture de 2016. Sa primaire interne, quoique plus discrète, les a ravivées. Éric Ciotti, son adversaire au congrès, ne lui a apporté qu’un soutien mesuré ; Xavier Bertrand et Michel Barnier, battus au même tour, sont restés en retrait ; Nicolas Sarkozy, quant à lui, n’a pas apporté de soutien public notable à sa candidature. La primaire de 2016 n’a pas seulement produit un candidat éliminé. Elle a produit, cinq ans plus tard, un parti qui ne savait plus comment en gagner une.

C’est la leçon que Bruno Retailleau semble avoir retenue quand il fait voter ses adhérents, en avril 2026, sur trois options dont la sienne. Le choix n’est pas entre primaire et non-primaire. Il est entre division exposée et division contenue. Et tout indique que les militants, à 73,4 %, ont préféré la seconde.

L’objection qui doit être entendue

Il serait malhonnête de ne pas reconnaître qu’une lecture inverse est possible. Ses défenseurs diraient ceci : la primaire n’a pas causé le déclin, elle l’a simplement révélé. Un parti en bonne santé la traverse sans dommage ; un parti en crise se déchire à cette occasion ; le dispositif n’est qu’un miroir. Retirez les primaires, vous n’aurez pas sauvé le PS ni LR ; vous aurez simplement retardé leur effondrement de quelques mois.

L’argument a du poids. Il est partiellement juste. Mais il laisse intacte une question à laquelle il ne répond pas : si la primaire est un miroir neutre, pourquoi les partis qui ne l’ont jamais pratiquée — Rassemblement national, La France insoumise — résistent-ils mieux que ceux qui s’y sont essayés ? Pourquoi les formations qui plafonnent à 35 % dans les sondages, comme le RN, sont-elles précisément celles qui désignent leurs candidats en interne sans consultation élargie ? Pourquoi Marine Le Pen, Jordan Bardella, Jean-Luc Mélenchon — trois personnalités qui dominent les sondages de 2026 — n’ont-ils jamais traversé l’épreuve que Fillon, Hamon et Jadot ont subie ?

Une corrélation n’est pas une causalité. Une corrélation aussi massive, cependant, mérite une explication. Et la seule qui tienne, dans l’état actuel des données, est que la primaire française, dans un cadre présidentialiste, ne légitime pas : elle fragilise. Elle désigne un candidat que son propre camp n’aura pas choisi librement — puisqu’une partie aura voté pour un autre — et elle le livre à l’élection générale avec une division connue de tous.

Ce que l’Italie dit à la France

L’Italie pratique la primaire ouverte depuis 2005. Le Parti démocrate l’a inscrite dans ses statuts. Elly Schlein, désignée le 26 février 2023 par environ un million d’électeurs, dirige aujourd’hui l’opposition à Giorgia Meloni. Le dispositif n’y est pas perçu comme une machine à perdre, mais comme un rite d’investiture. Faut-il en conclure que le problème n’est pas la primaire, mais la France ?

C’est, pour l’essentiel, la conclusion à laquelle il faut se rendre. L’Italie est un régime parlementaire : la primaire y désigne un chef de coalition qui aspire à devenir président du Conseil — donc à gouverner avec d’autres partis, à composer, à négocier. La France, depuis la réforme de 1962 instaurant l’élection du président au suffrage universel direct, fonctionne sur un mode présidentialiste : la primaire y désigne un candidat à une élection uninominale à deux tours, où la victoire exige soit une majorité absolue, soit un rassemblement maximal du second tour. Dans le premier cas, la diversité interne est un atout. Dans le second, elle est un handicap.

Les pères fondateurs de la Vᵉ République l’avaient compris à leur façon. De Gaulle refusait l’idée même de primaire parce qu’il voyait dans le chef de l’État l’incarnation d’une légitimité directe, non la production d’une délibération partisane. Mitterrand, qui a gagné en 1981 sans primaire, avait vu échouer en juin 1965 la Grande Fédération démocrate et socialiste de Gaston Defferre — projet qui rêvait déjà d’un candidat unique désigné à l’avance — et s’était engouffré dans le vide créé par cet échec pour annoncer sa propre candidature trois mois plus tard. Les deux hommes, si opposés sur tant de points, convergeaient sur celui-là : l’élection présidentielle française est l’épreuve, pas son anticipation.

Les primaires des années 2010 ont été, à leur manière, une tentative oubliée de contourner cette règle. Elles se sont heurtées à la logique même de la Vᵉ République, qui concentre sur l’élection présidentielle une légitimité que nul dispositif privé ne peut anticiper.

La chute qui ouvre

Au printemps 2027, les Français éliront leur prochain président. Bruno Retailleau, désigné cette semaine, y sera candidat — très certainement aux côtés d’Édouard Philippe, probablement de David Lisnard, peut-être de Laurent Wauquiez. À gauche, la primaire unitaire du 11 octobre 2026 désignera un candidat auquel Jean-Luc Mélenchon et Raphaël Glucksmann ont d’ores et déjà indiqué qu’ils ne se rallieraient pas. Le Rassemblement national, lui, présentera son candidat sans consulter personne.

La configuration qui se dessine ressemble furieusement à celle de 1995, quand Jacques Chirac et Édouard Balladur s’étaient présentés sans primaire et s’étaient soumis à l’arbitrage du premier tour. Les politologues ont depuis qualifié l’épisode de « primaire sauvage ». Il se pourrait qu’en 2027, on retrouve ce vocabulaire. Avec cette différence que le vainqueur de 1995 était devenu président ; et que ceux qui s’affronteront dans dix-huit mois auront, pour la plupart, déjà été Premiers ministres, ministres, ou candidats éliminés.

La France a importé les primaires, entre autres, pour conjurer le spectre de 2002. Elle les abandonne parce qu’elles n’ont pas guéri grand-chose, et qu’elles ont peut-être infligé d’autres blessures. Si la primaire ne fonctionne pas, qu’est-ce qui, dans la Vᵉ République, peut encore désigner un candidat unique sans le brûler d’avance ? Les six prochains mois fourniront un élément de réponse. Les six suivants, un début de vérité.

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