À Hénin-Beaumont, dimanche 13 septembre, Marine Le Pen a fait du logement l’un des grands chantiers du quinquennat qu’elle espère. Trois axes, une liste de mesures, un vocabulaire de technicien. Et, au centre, un mot qui absorbe tous les autres : priorité nationale. Le reste du discours mérite un examen sérieux. Ce mot-là demande qu’on s’y arrête d’abord.
Le mot avant les briques
Un logement, c’est d’abord une porte qui ferme. Une clé dans une poche. Le droit de dire : je rentre.
Le reste vient après. Les normes, les diagnostics, les quotas, les dispositifs aux noms d’acronymes. Toujours après.
Dimanche, la candidate du Rassemblement national a parlé de tout cela, et longuement. Abroger la loi SRU — solidarité et renouvellement urbains, décembre 2000 — et avec elle le quota de logements sociaux qui pèse sur certaines communes. Supprimer l’objectif de zéro artificialisation nette. Priver le diagnostic de performance énergétique de tout effet contraignant. Mobiliser le foncier public par bail emphytéotique. Transformer les bureaux vides en appartements. Vendre des HLM aux Français. Remplacer l’aide à la rénovation par un prêt à taux zéro.
Elle a dénoncé les normes, leur nombre, leur poids. Un pays ivre de ses propres règles.
Elle a résumé son ambition : aller vers une « société de propriétaires ».
On peut être contre. On peut être pour. C’est un programme, et il se discute point par point, chiffre par chiffre. C’est même le genre de discussion dont le logement français a besoin depuis quinze ans.
Sauf qu’il y a la clé de voûte. Et la clé de voûte n’est pas une mesure de construction.
Elle est même déjà dans les murs. La vente de HLM, a-t-elle expliqué, financera de nouvelles constructions — et ces HLM seront vendus aux Français. Deux mots ajoutés à une mesure de financement. Deux mots qui décident de tout.
Le reste se lit alors autrement. Une aide remplacée par un prêt. L’une donnait, l’autre avance. Ce n’est pas la même main.
Une file d’attente n’est pas un toit
La priorité nationale, donc. Appliquée au logement social. Aux aides personnelles au logement. Un « droit naturel et juste », a-t-elle dit.
Elle a énuméré : la couleur de peau, la religion, l’origine, la résidence. Quatre choses qui ne feront pas de différence entre Français. Quatre choses qu’elle a pris soin de nommer. Les Français, a-t-elle dit, seront « prioritaires chez eux ».
On mesure le soin de la formule. Elle ne dit pas qui sera écarté. Elle dit à qui elle parle.
Elle n’a pas eu à nommer la cinquième. C’est celle qui reste.
Mais admettons. Admettons le principe, et posons la seule question qui vaille.
Que se passe-t-il, concrètement, dans une commune où six familles attendent un trois-pièces et où il y a un trois-pièces ?
Réponse : on change l’ordre de la file. Cinq familles attendent toujours.
Voilà. C’est tout. Une pénurie ne se résout pas en réécrivant les règles d’attribution — elle se déplace. Le logement manquant ne réapparaît pas parce qu’on a redéfini qui a le droit de l’espérer. Ce n’est pas une objection idéologique, c’est une objection arithmétique.
Reste le droit. Le discours l’a traversé d’une phrase : cela se pratique, paraît-il, dans tous les pays du monde. C’est commode. C’est faux — l’Union interdit à ses États de réserver le logement social à leurs nationaux dès lors que le demandeur est un travailleur venu d’un autre pays membre. Vingt-six pays d’un coup.
La question, elle, a déjà été tranchée. Le Conseil constitutionnel a rappelé en 1990 une chose simple : l’étranger en règle n’est pas étranger au principe d’égalité. C’était la décision 89-269 DC, du 22 janvier. En avril 2024, saisi d’un projet de référendum qui voulait réserver les prestations sociales — aides au logement comprises —, il l’a redit.
Le discours n’a pas posé la question. Ce n’est pas un oubli. C’est le seul endroit où la réponse existait déjà.
Ce que le mot promet, ce qu’il ne construit pas
Le plus troublant n’est pas la mesure. C’est l’économie du discours.
Il y avait là, dimanche, des propositions qui touchent réellement à l’offre — le foncier public, les bureaux vacants, l’allègement des procédures. Des sujets arides, techniques, longs. Des sujets sur lesquels la gauche, la droite et le centre auraient de vrais désaccords à exposer, et peut-être quelques convergences à admettre.
Et il y avait un mot. Un seul. Qui ne bâtit rien, ne rénove rien, ne débloque aucun terrain, mais qui fait tenir l’ensemble debout dans l’esprit de qui écoute.
C’est l’efficacité redoutable de ce vocabulaire. Il transforme une question de production en question d’appartenance. Il déplace le débat. Combien construit-on, demandait la première question. À qui cela revient-il, demande la seconde. Le premier terrain est difficile, chiffré, ingrat, et l’on y est jugé sur des résultats. Le second est confortable : il se gagne à l’applaudimètre, et il ne se vérifie jamais.
Le logement est le sujet le plus concret de la vie française. Des mètres carrés, des loyers, des délais, des refus de dossier. Rien de plus matériel.
Le voir se replier sur un mot, c’est reconnaître un geste. On l’a fait avec l’école : on a nommé les zones, classé les établissements, trié les élèves. On l’a fait avec l’hôpital. On nomme, on désigne, on trie — et le bâtiment continue de ne pas sortir de terre.
Une porte qui ferme. Une clé dans une poche.
Il faudrait, pour cela, avoir construit la porte.