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Restes humains : la France rend ses morts un par un, et selon leur passeport

Six Amérindiens de Guyane exhibés à Paris en 1892 doivent être inhumés à Iracoubo en décembre. Trois crânes sakalava ont regagné Madagascar il y a un an. Ces retours donnent l’image d’une politique enfin en marche. Mais chaque restitution reste une exception arrachée au droit, et des milliers d’ossements, selon les derniers chiffres connus, dorment toujours dans les réserves. La lenteur n’est pas un accident : c’est l’architecture même du système.

À Iracoubo, sur le littoral guyanais, on s’apprête à bâtir une maison pour des défunts qui ne sont pas encore arrivés. Paris les a exhibés dans un zoo humain, en 1892, et c’est là qu’ils sont morts. Inhumés d’abord, puis exhumés pour rejoindre les collections anthropologiques, ils en sortent en vertu d’une loi votée en 2026, cent trente-quatre ans après leur mort. Leur retour est prévu début décembre ; la maison qui les accueillera, sur une parcelle que l’évêché a cédée, n’est encore qu’un chantier annoncé. Selon le déroulé publié par Outremers360, les funérailles suivront le rite kali’na : la veillée d’abord, puis la mise en terre, et plus tard une cérémonie qui délivre les défunts. Le deuil, suspendu depuis plus d’un siècle, reprendra son cours là où la science coloniale l’avait interrompu.

Cette histoire dit l’essentiel du dossier. La France, comme ses voisins, conserve dans ses muséums les restes de peuples qu’elle a conquis, exposés ou mesurés. Elle a commencé à les rendre. Elle le fait lentement, au cas par cas, en triant les défunts selon des catégories juridiques qui n’ont rien à voir avec la douleur de ceux qui les réclament.

Des corps devenus collections

Ces ossements ne sont pas arrivés par hasard dans les réserves. Ils y sont entrés par trois portes : la guerre, qui fournissait des trophées ; l’anthropologie du XIXe siècle, qui mesurait les crânes pour classer les peuples ; et le spectacle, qui exposait des êtres vivants avant de conserver leurs cadavres. Le Musée de l’Homme, à Paris, en est le dépositaire le plus connu. En 2018, quelque 18 000 crânes venus du monde entier y étaient conservés à des fins scientifiques, selon les chiffres alors relayés par la presse.

Le cas guyanais montre comment un spectacle se change en inventaire. Huit des Amérindiens exhibés sont morts pendant leur séjour. Six ont fini dans les collections anthropologiques aujourd’hui conservées au Musée de l’Homme. Les deux autres ne rentreront pas : selon France-Guyane, Male, disséqué, n’a jamais été localisé, et Gaseï repose à Levallois-Perret. Leurs noms seront prononcés lors des cérémonies. On rend les corps que l’on a gardés ; ceux que l’on a perdus ne reviennent que par la parole.

2023 : une loi conçue pour les étrangers

Pendant deux décennies, la France n’a su rendre définitivement les morts de ses collections publiques qu’en votant une loi pour chacun d’eux. La seule exception éclaire la règle : si le crâne du chef kanak Ataï a pu regagner la Nouvelle-Calédonie en 2014 sans passer par le Parlement, c’est qu’il n’appartenait pas à l’État, mais à une société savante privée. Les précédents de Saartjie Baartman, rendue à l’Afrique du Sud, et des têtes maories, rendues à la Nouvelle-Zélande, ont chacun exigé un texte spécifique, en raison de l’incertitude juridique attachée au statut de ces restes. L’obstacle porte un nom : l’inaliénabilité. Un objet entré dans les collections publiques appartient à la nation et ne peut en sortir sans que le législateur y consente.

La loi du 26 décembre 2023 a ouvert une brèche. Une restitution n’exige plus de loi : elle peut être décidée par le Premier ministre, sur la base d’un rapport du ministre de la Culture. Les restes ne peuvent toutefois être rendus qu’à des fins funéraires, et seulement s’ils ont été collectés dans des conditions portant atteinte à la dignité humaine ou à la culture dont ils sont issus. Encore faut-il qu’il s’agisse de personnes mortes après l’an 1500. Et lorsque l’identification est incertaine, un comité scientifique constitué avec l’État demandeur doit avoir rendu ses conclusions. Le texte limite enfin le dispositif aux restes d’origine étrangère identifiés, qu’ils soient nommés ou anonymes mais rattachés à un groupe documenté. La brèche est réelle ; elle est étroite.

Madagascar a servi de premier test. Après une demande formulée le 27 mai 2022, un décret du 2 avril 2025 a autorisé la restitution de trois crânes, remis lors d’une cérémonie le 26 août 2025. Ils ont été accueillis le 2 septembre à Antananarivo par le président Andry Rajoelina. Le symbole porte sa faille, et l’État l’a lui-même consignée : le ministère de la Culture parle du crâne « présumé » du roi Toera. La science n’a pas pu trancher ; les Sakalava, eux, ont tranché, rapportait France 24 : ils ont reconnu leur roi dans l’un des trois crânes. Le temps écoulé est un autre enseignement. Selon France 24, les descendants du roi avaient adressé une première demande dès 2003 à l’ambassade de France, restée des années sans réponse. Il a fallu plus de vingt ans, une promesse électorale d’Andry Rajoelina et une demande d’État à État pour que la requête d’une famille soit entendue.

Les morts français attendent chacun leur loi

C’est ici que le système révèle sa logique la plus étrange. La loi de 2023 permet de rendre un crâne à Antananarivo, mais pas à Cayenne. Elle ne vise que les demandes formulées par des États étrangers, et ne couvre donc pas les restes de défunts français, en particulier ultramarins, conservés dans les collections publiques. Les Kali’na et les Arawak, colonisés hier, sont aujourd’hui citoyens français, et cette citoyenneté les a privés de la procédure accordée aux étrangers. Le législateur de 2023 ne l’ignorait pas : il a renvoyé la question à un rapport, remis à la ministre de la Culture en janvier 2025. Les morts, eux, ont continué d’attendre.

Il a donc fallu une loi pour six morts et huit moulages. Le Sénat l’a adoptée à l’unanimité le 18 mai 2026, l’Assemblée nationale le 15 juin, à l’unanimité encore, et elle a été promulguée le 26 juin. « Ce ne sont pas des archives, ce sont nos ancêtres », avait déclaré Jean-Victor Castor, député de Guyane et rapporteur du texte à l’Assemblée nationale, après son adoption par le Sénat en mai 2026, selon La 1ère.

L’avancée ne règle rien au-delà de ce cas. Une proposition de loi déposée en 2025 estimait que le Muséum national d’histoire naturelle détiendrait au moins 850 restes humains originaires des outre-mer ; des demandes de rapatriement sont appelées à se multiplier. La ministre de la Culture, Catherine Pégard, a appelé à un cadre général pour les restitutions de restes humains nationaux, issus de l’Hexagone comme des outre-mer, sur la base des travaux du député Christophe Marion. Ce cadre existe sur le papier : Christophe Marion l’a déposé en décembre 2025, et il attend toujours d’être inscrit à l’ordre du jour. Il est écrit ; il reste à le vouloir.

Alger : la restitution qui n’en était pas une

Le dossier algérien illustre l’autre versant du problème : la hâte politique. Le 3 juillet 2020, 24 cercueils ont été accueillis à Alger avec les honneurs. L’Algérie y a vu une restitution. Juridiquement, ce n’en était pas une. Interrogé par la sénatrice Catherine Morin-Desailly, le ministère de la Culture l’a reconnu dans une réponse publiée le 27 octobre 2022 : ces crânes ont été « déposés, et non restitués ».

L’inventaire, pourtant, était modeste. L’historien Ali Farid Belkadi dit avoir recensé 68 crânes de combattants ; le comité d’experts franco-algérien s’en est tenu à 45 restes datés du XIXe siècle. Trois manquaient, cinq ont été écartés faute d’informations, et des 37 étudiés, 26 ont été jugés restituables, selon l’exposé des motifs d’une proposition de loi déposée en 2022. Vingt-quatre sont partis pour cinq ans, en dépôt, dans un cadre que les auteurs du texte jugent sans fondement légal ; les deux derniers demeuraient alors au Muséum. L’identification elle-même a été contestée. Un rapport parlementaire l’établit : les crânes jugés restituables sont partis sans que le comité mixte ait achevé ses analyses et remis son rapport. La date du 5 juillet, anniversaire de l’indépendance algérienne, a été tenue ; le rapport du comité ne l’a pas été.

Il en résulte une situation difficile à concevoir : des morts inhumés en terre algérienne qui restent, sur le papier, la propriété inaliénable de la République française. Ce dépôt, renouvelable par périodes de cinq ans, arrivait à échéance en juillet 2025. A-t-il été reconduit, converti en restitution définitive, laissé en suspens ? Sollicité par YKMinfo le dimanche 20 septembre 2026, le ministère de la Culture n’avait pas encore répondu à l’heure de la publication ; l’article sera complété dès réception de sa réponse. Des morts enterrés depuis six ans relèvent ainsi d’un bail dont on ignore s’il court encore.

Outre-Rhin, la même lenteur

La France n’est pas un cas isolé. Depuis 2011, l’Allemagne a multiplié les restitutions. Le 28 mai 2021, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, elle a reconnu le génocide des Herero et des Nama. L’accord conclu avec la Namibie prévoit 1,1 milliard d’euros d’aide au développement sur trente ans ; il a été rédigé, relevait le site JusticeInfo, de manière à écarter toute conséquence juridique. D’après la presse internationale, de The National à l’AP, l’hôpital berlinois de la Charité a remis dès 2011 vingt crânes de Herero et de Nama morts dans le camp de prisonniers de l’île Shark, que la Namibie réclamait depuis 2008 ; en 2018, l’Allemagne procédait déjà à sa troisième restitution de ce type à la Namibie.

L’échelle allemande mesure pourtant l’ampleur de la tâche. Les chiffres qui suivent sont ceux de la Fondation du patrimoine culturel prussien, relayés par la presse en 2023. Quelque 7 700 crânes lui ont été transférés par la Charité en 2011. Sur 1 135 crânes originaires de l’ancienne Afrique orientale allemande étudiés à Berlin, 904 ont été rattachés au Rwanda actuel, 202 à la Tanzanie et 22 au Kenya. En septembre 2023, une analyse ADN a permis, pour la première fois, de relier certains de ces crânes à des descendants vivants en Tanzanie. Hermann Parzinger, alors président de la fondation, y voyait « un petit miracle » (traduit de l’anglais) ; il prévenait aussi que le cas resterait sans doute isolé. La science sait rendre un nom ; elle ne le rend qu’au compte-gouttes. En mars 2026, selon le site spécialisé Restitution Matters, l’État fédéral, les Länder et les communes ont décidé ensemble de créer un conseil de coordination pour les retours de biens culturels et de restes humains issus des contextes coloniaux, dont le secrétariat sera logé au ministère fédéral des Affaires étrangères.

Pourquoi c’est si lent

Trois verrous se superposent. Le premier est juridique : l’inaliénabilité, que la loi de 2023 ne lève que pour les étrangers. Le deuxième est scientifique : l’identification, qui exige des archives souvent lacunaires, parfois des analyses génétiques, et qui rend rarement un nom. Le Muséum dit comprendre la nécessité des restitutions ; mais sa doctrine, telle que la rapportait Le Journal des Arts en 2020, veut qu’il ne rende que ce qu’il peut nommer avec certitude, ou relier à un événement daté. La règle est défendable. C’est elle, aussi, qui fait attendre. Le troisième verrou est politique : le choix de l’interlocuteur. La loi française réserve la demande aux États, alors que la mémoire des morts appartient d’abord à des familles, des clans et des communautés. Une descendance sakalava a attendu la volonté d’un président malgache. En Guyane, il a fallu qu’une association, Moliko Alet+Po, conduise elle-même, avec le Muséum, le travail d’identification et de localisation des dépouilles. Sa présidente, Corinne Toka-Devilliers, descend de Moliko, rescapée de 1892, selon l’analyse publiée par Outremers360.

Les prochains mois diront si le système peut changer d’échelle. La cérémonie guyanaise de décembre, le sort des crânes algériens et la loi-cadre souhaitée par la ministre pour les restes nationaux, déposée depuis décembre 2025, en seront les tests. Reste une question que le droit ne tranche pas : une République qui a rangé des hommes parmi ses collections peut-elle se contenter de les rendre un par un, à mesure que leurs descendants réussissent à prouver qu’ils ont existé ?

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