Vendredi 9 octobre, le comité norvégien a décerné le prix Nobel de la paix à la magistrate sud-africaine Navanethem « Navi » Pillay, 85 ans, pour « son engagement en faveur de la paix et du droit international ». Toute sa carrière tient dans une idée : que le crime d’État cesse d’être un fait politique pour devenir un fait judiciaire.
« Si vous applaudissez un peu plus, je partagerai peut-être ce prix avec Trump. » Navanethem Pillay entrait sous les applaudissements. Donald Trump, lui, disait le mériter. Le comité l’a donné à une ancienne juge de la Cour pénale internationale. Celle que son administration demande aux États parties de quitter.
Le comité avait examiné 287 candidatures, dont 208 personnes et 79 organisations. La dotation, relevée d’un million le 18 septembre, s’élève cette année à douze millions de couronnes suédoises, soit environ 1,06 million d’euros. Le prix lui sera remis à Oslo le 10 décembre.
Elle était au Forum de Nuremberg, le rendez-vous annuel de l’académie qui porte l’héritage juridique des procès de 1945-1946. La scène se déroulait dans la salle 600, celle du procès des grands criminels de guerre nazis, raconte au Monde Cécile Aptel, son ancienne conseillère au Haut-Commissariat, qui se trouvait à ses côtés. Avocate à Durban sous l’apartheid, elle défendait des militants devant les tribunaux du régime ; près de trente ans plus tard, elle entrait à la Haute Cour d’Afrique du Sud, présidait le Tribunal pénal international pour le Rwanda (1999-2003), siégeait à la Cour pénale internationale (2003-2008) et dirigeait le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (2008-2014). De 2021 à 2025, elle a présidé la commission d’enquête de l’ONU qui a conclu, le 16 septembre 2025, qu’Israël commettait un génocide à Gaza.
Le comité a motivé son choix par son rôle au Rwanda, où elle a contribué à établir que le viol peut constituer un acte de génocide, et par le siège qu’elle occupe aujourd’hui à la Cour internationale de justice, comme juge ad hoc, dans l’affaire où la Gambie accuse le Myanmar de génocide. Il mentionne la commission d’enquête sur le Territoire palestinien occupé, qu’elle a présidée. De Gaza, rien. Interrogé par l’AFP, son président, Jørgen Watne Frydnes, a refusé de dire si Israël y commet un génocide : c’est le travail d’une commission d’enquête de l’ONU, a-t-il répondu, pas celui du comité Nobel.
Les réactions sont tombées dans la journée. Le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, a dénoncé sur X une « instrumentalisation grotesque » du prix, qui légitimerait selon lui « la haine anti-israélienne ». Le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, a jugé que le comité « a perdu sa boussole morale » en décernant « sa plus haute distinction à une sectaire qui a bâti sa carrière en inventant et en propageant des accusations de crime rituel ». Le ministère des Affaires étrangères, toujours sur X, a estimé que le comité avait récompensé « le plus grand mensonge du XXIᵉ siècle », avant d’ajouter : « Joseph Goebbels applaudit certainement depuis l’enfer. » La commission était contestée avant son rapport : le 27 octobre 2022, lors de sa présentation devant le Conseil des droits de l’homme, l’ambassadeur israélien à l’ONU Gilad Erdan dénonçait un texte « partial » et « blanchissant le terrorisme ».
À l’inverse, le ministère des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne a salué une juriste qui « a recherché la vérité et défendu les droits des opprimés » en Afrique du Sud comme ailleurs, « y compris en Palestine, avec intégrité, courage et honneur ». António Guterres, secrétaire général des Nations unies, a rappelé dans un communiqué que « la force du droit doit l’emporter sur le droit de la force ». Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a salué « une défenseuse des persécutés, des vulnérables, des sans-voix et des exclus ». Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a loué sa contribution à la paix et à la dignité humaine. La présidente de la Cour pénale internationale, Tomoko Akane, a salué le choix du comité. Elle est sous sanctions américaines depuis le mois d’août.
Le 2 septembre 1998, le Tribunal pénal international pour le Rwanda condamnait Jean-Paul Akayesu, bourgmestre de Taba. Navi Pillay, juge au tribunal depuis 1995, siégeait parmi les trois. C’était la première condamnation pour génocide prononcée par une juridiction internationale, et le jugement établissait que le viol et les violences sexuelles pouvaient constituer des actes de génocide. Avant lui, le viol de guerre relevait du dommage collatéral ; après lui, il relève du chef d’accusation.
Sans procureur, sous sanctions
Le comité l’a écrit lui-même : il récompense Navi Pillay à un moment où des juges et des institutions du droit international sont attaqués. Le 24 juillet 2026, les États parties, réunis en session extraordinaire au siège de l’ONU à New York, ont voté la destitution du procureur Karim Khan, sur fond d’allégations d’inconduite sexuelle ; il s’était mis en retrait plus d’un an auparavant. Aucun successeur n’a été désigné, les deux procureurs adjoints assurent l’intérim, et un nouveau bureau doit être élu en décembre.
Les attaques viennent aussi de l’extérieur. Neuf juges de la Cour sont sous sanctions américaines, auxquels s’ajoutent deux procureurs adjoints, l’ancien procureur et un membre du personnel, selon son propre décompte en août. Le secrétaire d’État Marco Rubio, qui l’a qualifiée de « corrompue » et « politisée », a appelé les cent vingt-cinq États parties à s’en retirer.
Quatre États ont notifié leur départ cette année : le Niger le 18 juin, le Burkina Faso et le Mali le 24, le Tchad le 27 juillet. Aucun ne sera effectif avant un an, et deux États seulement sont allés au bout depuis 2002 : le Burundi en 2017, les Philippines en 2019. La Hongrie, elle, est revenue sur sa décision : elle avait annoncé son retrait le 3 avril 2025, le jour où elle recevait à Budapest Benyamin Netanyahou, sous mandat d’arrêt ; son Parlement l’a annulé le 27 mai 2026, cinq jours avant qu’il ne prenne effet.
Ce vide pèse sur un dossier en particulier. Le dossier palestinien est géré directement par le Bureau du procureur depuis 2022, sans ligne budgétaire propre. Le juriste Sergey Vasiliev, cité par Justice Info, redoute qu’un nouveau procureur abandonne l’enquête et retire les mandats visant Netanyahou et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant : « une débâcle aux proportions épiques ».
Deux lectures
Le comité présente son choix comme une défense de l’institution : il écrit vouloir rappeler que l’État de droit, national et international, soutient le système conçu pour garantir la paix, et a intitulé sa page d’annonce Peace requires justice (« la paix exige la justice »). Alexis Deswaef, président de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), y voit autre chose : ceux qui défendent la justice doivent être protégés. La Cour, elle, reste sans procureur titulaire.
Vendredi, à Nuremberg, Navi Pillay a dédié son prix à « tous les survivants de crimes internationaux ».