Dans un courrier aux dirigeants des grands groupes rendu public le 9 septembre, le Premier ministre s’est engagé à réduire la contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises dans le projet de budget pour 2027. Le geste paraît technique. Il engage en réalité la seule recette nouvelle d’ampleur que l’État ait mobilisée depuis deux ans, trois semaines avant le dépôt d’un texte qui vise un déficit de 4,9 % du PIB sans créer aucun impôt. Le débat de l’automne ne portera donc pas sur la fiscalité. Il portera sur ce qui la remplace.
Une contribution « exceptionnelle » qui entre dans sa troisième année
Le dispositif en cause a été institué par l’article 48 de la loi de finances pour 2025, en principe pour un seul exercice. Il prend la forme d’une majoration de l’impôt sur les sociétés acquitté par les groupes les plus importants, avec un palier renforcé au-delà de trois milliards d’euros de chiffre d’affaires. Il devait rapporter de l’ordre de huit milliards d’euros au titre de 2025. Il en a rapporté sept milliards et demi, un demi-milliard sous la prévision : l’essentiel a été encaissé en acomptes dès décembre, le solde ne tombant qu’en 2026. La même loi avait créé un second prélèvement exceptionnel, la contribution différentielle sur les hauts revenus. Elle devait rapporter deux milliards. Elle en a rapporté près de quatre cents millions, selon le Sénat. Des deux mesures présentées ensemble comme l’effort du haut de la distribution, une seule a tenu.
Il devait s’éteindre. Il a été reconduit. Dans le projet de loi de finances pour 2026, le gouvernement proposait de diviser les taux par deux. Il a lui-même fait voter leur relèvement, pour les seuls groupes au-delà de trois milliards. Le Sénat a voulu supprimer la contribution. Après engagement de responsabilité, la version retenue a reconduit les taux de 2025 à l’identique, pour un rendement attendu autour de 7,3 milliards d’euros.
Le seuil, lui, a bougé. Il est passé d’un à un milliard et demi d’euros de chiffre d’affaires : les entreprises de taille intermédiaire sont sorties du dispositif, les très grands groupes y sont restés seuls. Un prélèvement qu’on annonce provisoire et qu’on resserre sur ses plus gros contributeurs n’est pas un prélèvement qu’on prépare à éteindre.
Le dispositif, conçu pour un exercice, a franchi deux budgets sans perdre grand-chose de son rendement. S’il était prorogé en 2027, il en franchirait un troisième. C’est précisément l’argument de Sébastien Lecornu. « Ce qui est exceptionnel doit rester exceptionnel », écrit-il aux chefs d’entreprise, dans un courrier dont l’AFP a diffusé les extraits. Sur le principe, l’argument est solide. Un impôt temporaire reconduit indéfiniment cesse d’être temporaire ; il devient une hausse de la fiscalité des entreprises que personne n’a assumée comme telle. Le problème n’est pas le principe. Il est la date.
Ce que la promesse retire à la recette
L’exercice budgétaire 2027 s’ouvre dans une situation dégradée. Le déficit s’est établi à 5,1 % du PIB en 2025 selon l’Insee, trois dixièmes sous la prévision de Bercy. Pour 2026, Roland Lescure, ministre de l’Économie et des Finances, a reconnu le 11 septembre que le seuil de 5 % ne serait pas tenu, la prévision de croissance ayant été ramenée à 0,5 % — l’Insee retenant 0,4 %. La charge de la dette de l’État atteindrait 65 milliards d’euros cette année, soit 4,5 milliards de plus qu’anticipé. En 2025, les prévisions s’étaient trompées en faveur de l’État. En 2026, elles se trompent contre lui.
Face à cela, Matignon vise 4,9 % en 2027. Les quatre économistes mandatés par Bercy au printemps — Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean-Luc Tavernier et Natacha Valla — tiennent cet objectif pour atteignable, mais à un prix : des ajustements immédiats. Leur rapport dit aussi autre chose : à politique inchangée, le déficit atteindrait 6,8 % du PIB en 2030, et stabiliser la dette suppose 126 milliards d’euros d’économies d’ici 2032. Les 4,9 % ne sont pas le terme de l’effort. Ils en sont la première annuité. Le chiffre éloigne aussi la France de l’engagement européen d’un retour sous 3 % en 2029 : tenir cette cible supposerait, selon les calculs publiés par la presse économique à la mi-août, un rythme d’environ 0,7 point par an — soit un déficit voisin de 4,3 % dès l’an prochain, contre les 4,9 % visés.
Or les lettres plafonds diffusées le 15 juillet ne dessinent pas l’austérité d’ensemble que la cible suppose. L’effort est réel, mais étroit : hors charge de la dette et hors défense, les budgets ministériels sont plafonnés à 0,4 %, quatre fois moins que l’inflation attendue, selon le chiffrage de Bercy. L’effort ne mord que sur l’État. La dépense publique, elle, continue de progresser spontanément de 2,4 % par an — 41 milliards d’euros de plus en un an. L’effort repose donc, pour l’essentiel, sur le maintien des recettes existantes.
C’est là que la promesse devient coûteuse. Réduire une contribution qui rapporte plus de sept milliards d’euros ne dispense pas de l’effort : cela l’augmente, du montant de la baisse. Et cette baisse intervient dans un cadre où le Premier ministre a par ailleurs exclu tout impôt nouveau. « Nous choisissons la stabilité fiscale : ni hausse ni création d’impôts », déclarait Sébastien Lecornu dans un entretien à Paris Match paru le 23 juillet 2026, cité par la presse économique.
Deux engagements, donc, qui pointent dans la même direction — moins de recettes — pour un objectif qui en exige davantage.
L’ajustement introuvable
Restent trois portes de sortie. Aucune n’est indolore.
La première est la dépense sociale. Le 11 septembre, Roland Lescure a dit attendre un effort des retraités, tout en assurant ne pas vouloir les « matraquer ». Il n’en a pas dit la forme. Les autres pistes qui circulent portent sur les dépenses de santé. Aucune n’est assumée. Ce sont pourtant les seuls gisements de l’ordre de grandeur requis. Ce sont aussi ceux qu’aucun gouvernement ne détaille volontiers à sept mois d’une élection présidentielle.
La deuxième est la niche fiscale, que le courrier du Premier ministre mentionne explicitement comme champ d’examen. Il faut ici nommer la chose : supprimer une niche revient à augmenter l’impôt de ceux qui en bénéficiaient. La distinction avec une hausse d’impôt est réelle sur le plan juridique et budgétaire ; elle est de vocabulaire sur le plan de ce que paient les contribuables concernés. Ce sera l’un des points de friction du débat.
La troisième est l’abandon partiel de la cible. C’est l’hypothèse la plus probable, et celle que personne n’annoncera. Un déficit qui dérape de deux ou trois dixièmes de point ne fait pas la une, mais il alourdit une charge de la dette qui progresse déjà plus vite que prévu.
Le calendrier comme contrainte
Le projet de loi de finances doit être déposé à l’Assemblée nationale le 30 septembre, six jours avant l’échéance légale du premier mardi d’octobre. Le gouvernement n’y dispose d’aucune majorité. Le budget précédent avait été définitivement adopté le 2 février 2026, après trois engagements de responsabilité et deux motions de censure rejetées. Le Premier ministre avait promis de ne pas recourir à l’article 49.3. Il y a recouru trois fois.
Les positions se sont d’ailleurs installées avant même la publication du texte. Manuel Bompard, coordinateur de La France insoumise, a redit le 13 septembre dans « Le Grand Enjeu » sur franceinfo que son parti censurerait le budget.
Le Rassemblement national a pris position la veille. Réunie au Touquet devant les parlementaires de son parti, Marine Le Pen, candidate du RN à la présidentielle, a dit préférer un budget imparfait à une loi spéciale, rapporte franceinfo : à sept mois du scrutin, un texte voté se corrige plus facilement qu’un vide juridique. Elle a posé son prix — aucune hausse d’impôt, des économies. La censure n’est plus automatique ; elle est devenue conditionnelle. Le Parti socialiste n’est donc plus seul à tenir l’équation parlementaire. Le gouvernement devra désormais compter deux majorités possibles, et satisfaire deux prix.
De ce point de vue, la lettre aux chefs d’entreprise se lit aussi comme un acte politique. Elle sécurise un flanc — celui des entreprises et des marchés — avant une négociation qui se jouera sur l’autre. Elle a l’inconvénient d’être publique : elle sera opposée au gouvernement à chaque fois qu’il demandera un effort ailleurs.
Ce qu’il faudra regarder
Trois indicateurs permettront de juger, une fois le texte déposé. L’ampleur exacte de la baisse consentie sur la contribution exceptionnelle, d’abord : une réduction symbolique et une division par deux ne racontent pas la même histoire. La liste des niches visées, ensuite, et le rendement qui leur est assigné. Le traitement des pensions, enfin, qui décidera de la sincérité du mot « économies structurelles ».
Sur le fond, une question restera posée au-delà de ce budget. Depuis 2025, l’État finance une part de son déficit par un prélèvement qu’il présente chaque année comme provisoire. Y renoncer sans rien mettre à la place, c’est rouvrir le trou qu’il comblait. La maintenir indéfiniment, c’est admettre qu’elle n’avait rien d’exceptionnel. Le projet de loi de finances pour 2027 devra trancher — ou, une troisième fois, différer.