En se déclarant candidat à l’Élysée, Karim Bouamrane, le maire de Saint-Ouen, a promis de rassembler une gauche débarrassée de Jean-Luc Mélenchon, qui portera de nouveau les couleurs de La France insoumise. Reste une question : ce peuple existe-t-il, et sous quel visage ? Anatomie d’une famille politique qui se définit par ce qu’elle refuse, pèse moins qu’elle ne le croit, et habite l’envers exact de la carte mélanchoniste.
Il y a, dans la promesse de Karim Bouamrane, une élégance et une imprudence. L’élégance d’un mot — fédérer — qui dit le rassemblement, la patience, le dépassement des querelles. L’imprudence de l’avoir prononcé sans dire de qui il parlait. Le 9 juin 2026, au micro de France Inter, le maire socialiste de Saint-Ouen, réélu en mars avec 56,4 % des voix, s’est posé en rassembleur de « la gauche non mélenchoniste », alternative au duel annoncé entre le Rassemblement national et La France insoumise. La formule a circulé comme une évidence. Elle n’en est pas une. Car nommer un camp ne suffit pas à le faire exister, et l’histoire de la gauche française est un cimetière de majorités décrétées qui n’ont jamais voté.
Une identité construite par soustraction
D’abord, l’idéologie — ou plutôt son absence de contour. La « gauche non mélenchoniste » n’est pas une doctrine ; c’est un reste. Ce qui demeure quand on a retiré l’Insoumis du total. On la dit sociale-démocrate, on la dit « de gouvernement », on la dit réformiste, pro-européenne, attachée à l’universalisme républicain et, selon le mot que Karim Bouamrane affectionne, « ancrée dans le réel ». Tout cela est vrai et insuffisant. Car ces adjectifs disent surtout contre quoi cette gauche se dresse : contre la rupture, contre le non-alignement diplomatique, contre une lecture du pays qu’elle juge trop indulgente, à ses yeux, envers les logiques communautaires. Une identité bâtie sur un refus est une identité fragile. Le « non » n’a jamais tenu lieu de projet.
Cette famille a pourtant des visages, et ils sont nombreux — trop, peut-être, pour un seul fauteuil. Bernard Cazeneuve, qui a quitté le Parti socialiste en mai 2022 par refus de l’accord conclu avec Mélenchon, structure depuis 2023 son mouvement, La Convention, autour de l’idée qu’il existe un espace pour une social-démocratie de gouvernement, distincte à la fois du macronisme et de la radicalité. Raphaël Glucksmann, que ses critiques de gauche accusent de reconduire une ligne sociale-libérale, occupe le terrain européen. François Hollande veille. Carole Delga règne sur l’Occitanie. Jérôme Guedj argumente. En novembre 2025, plusieurs de ces figures se sont réunies à Pontoise, à l’initiative de La Convention de Bernard Cazeneuve, pour donner chair à cet espace — « montrer qu’un espace politique se construit », selon un proche de Raphaël Glucksmann cité par l’AFP. Et voici que Karim Bouamrane s’y ajoute. Le politiste Philippe Corcuff parle d’un « couloir de la gauche anti-Mélenchon » où les candidats affluent — au moment même où il diagnostique une social-démocratie en crise. Le paradoxe est cruel : celui qui se rêve fédérateur s’engage dans un couloir déjà saturé de fédérateurs.
L’arithmétique d’un mirage
Vient le nombre, qui ne ment pas, mais que chacun fait parler à sa guise. En 2022, Jean-Luc Mélenchon a rassemblé à lui seul 21,95 % des suffrages au premier tour — 7,7 millions de voix —, échouant de peu à atteindre le second tour. Pendant ce temps, le reste de la gauche se dispersait en confettis : Yannick Jadot à 4,63 %, Fabien Roussel à 2,28 %, Anne Hidalgo à 1,75 %, Philippe Poutou et Nathalie Arthaud sous le seuil du chuchotement. Additionnez tout ce camp dispersé : toutes tendances confondues, hors Mélenchon, il plafonnait autour de 10 % — et son seul noyau social-démocrate, Hidalgo en tête, ne pesait guère plus de quatre points. Soit, dans le meilleur des cas, moitié moins que l’homme qu’elle prétend aujourd’hui dépasser. Voilà l’objection que Karim Bouamrane ne peut contourner. On ne fédère pas une majorité avec une minorité éclatée.
L’espace n’est pourtant pas une chimère. Le scrutin européen de 2024 l’a montré : la liste conduite par Raphaël Glucksmann y a recueilli 13,83 %, devançant les 9,89 % de La France insoumise. Pour la première fois, c’est une liste explicitement social-démocrate, et non écologiste, qui a devancé La France insoumise dans un scrutin national. C’est l’argument-roi de ce camp, et il faut le prendre au sérieux. Mais la prudence s’impose : une européenne n’est pas une présidentielle. Participation moindre, enjeu institutionnel diffus, personnalisation faible — le miroir grossit ce qu’il reflète. Chacun choisit le scrutin qui flatte son récit, et l’on ne saurait conclure d’un succès de liste, sans incarnation ni second tour, à une dynamique présidentielle. Une enquête Ipsos a d’ailleurs montré que cet électorat reste mobile : en 2024, Raphaël Glucksmann a capté, parmi les électeurs se disant certains d’aller voter, environ 27 % de ceux qui avaient choisi Mélenchon en 2022 — un sondage isolé, mais un signe que la cloison reste mince. La frontière entre les deux gauches n’est pas un mur ; c’est une membrane.
La géographie inversée
Reste le territoire, qui est ici un verdict plus qu’un décor. La carte du « non-mélenchonisme » est l’envers presque parfait de celle de Jean-Luc Mélenchon. Là où l’Insoumis domine les cœurs métropolitains, les quartiers populaires et les banlieues — là où il a bâti une coalition inédite, soudant jeunesse diplômée urbaine et classes populaires issues de l’immigration —, la gauche modérée survit dans les villes moyennes, les bastions provinciaux, les terres de l’Ouest, ces baronnies socialistes vieillissantes. Sa sociologie achève le portrait : électorat plus âgé, plus patrimonial, salariés du public attachés à l’État, parfois plus proche, statistiquement, de l’électeur macroniste que de l’électeur insoumis. Deux gauches qui ne partagent ni l’âge, ni le quartier, ni la peur.
Il y a là une ironie que Karim Bouamrane porte dans sa propre biographie. Maire en Seine-Saint-Denis, fils d’ouvrier, il tient sa ville au cœur du pays insoumis — voisin du Saint-Denis de l’insoumis Bally Bagayoko, élu maire dès le premier tour en mars 2026, son rival sur le terrain intercommunal. Il est, dans sa géographie même, l’étranger de son camp : le candidat de la gauche provinciale et patrimoniale, élu sur une terre largement acquise à celui qu’il combat. Les municipales de mars 2026 ont confirmé ce paysage. Un peu partout, un front anti-LFI s’est constitué — rarement assumé, électoralement redoutable. Mais les baronnies socialistes, elles aussi, montraient des signes d’épuisement, et les défaites de Toulouse et de Limoges ont rappelé que la division, à gauche, se paie comptant.
Le couloir et le centre de gravité
Alors la vraie question n’est pas de savoir si ce peuple existe — il existe — mais s’il peut tenir debout seul. Sa frontière la plus poreuse n’est pas à sa gauche, du côté de l’électorat insoumis qu’il espère grappiller. Elle est à sa droite, vers le centre. Sa pente naturelle, sociologique autant qu’idéologique, le précipite vers cet espace réformiste que se disputent déjà tant de prétendants, et où l’ombre du macronisme s’étend. Fédérer cette gauche-là, c’est risquer de la dissoudre dans ce qui la guette.
En 1969, un maire puissant avait cru que sa ville suffirait à le porter à l’Élysée. Gaston Defferre régnait sur Marseille ; il acheva la présidentielle à 5 %. Un demi-siècle plus tard, depuis Saint-Ouen, un autre édile socialiste refait le même pari, dans une gauche plus fragmentée encore. L’histoire ne se répète pas, mais elle prévient. Le danger qui menace Karim Bouamrane n’est pas l’absence d’un peuple. C’est qu’il en convoque un qui, sitôt rassemblé, hésiterait entre l’abstention, le vote utile et l’aventure d’à côté. Une réalité sociologique n’est pas un bloc politique. Une diaspora n’est pas une nation.