Créée en 1978 pour constater un retrait israélien, la Force intérimaire des Nations unies au Liban achèvera son mandat le 31 décembre sans l’avoir vu s’accomplir. Elle laisse une bande frontalière tenue par l’armée israélienne, une armée libanaise qui ne revient qu’au compte-gouttes dans les secteurs occupés et un Hezbollah qui refuse de rendre ses armes. Aucun successeur n’a encore été désigné. Reste à savoir ce que devient une frontière que plus personne n’est chargé d’observer.
Ce jeudi 17 septembre, Emmanuel Macron reçoit à Paris Joseph Aoun et le roi Abdallah II pour examiner les moyens dont l’armée libanaise aura besoin. À Rome, le cycle de négociations prévu ce mois-ci vient d’être repoussé. Une seule échéance ne se reporte pas : le 31 décembre, la FINUL cessera ses opérations.
Une force née d’une occupation, qui s’éteint dans une autre
L’acte de décès d’une institution en dit parfois plus long que son acte de naissance. La FINUL avait été créée en 1978 pour confirmer le retrait des troupes israéliennes du sud du Liban et aider le gouvernement libanais à y rétablir son autorité. Près d’un demi-siècle plus tard, elle quitte le Sud alors que des soldats israéliens y stationnent de nouveau. Le Liban a traversé entre-temps l’invasion de 1982, la « zone de sécurité » tenue jusqu’au retrait de mai 2000, puis la guerre de 2006. La résolution 1701, adoptée cette année-là, prévoyait que l’espace compris entre la Ligne bleue et le Litani soit vidé de tout armement autre que celui de l’État libanais et de la FINUL. De cette promesse, le Sud n’a connu que des fragments.
La fin a été votée il y a un an. Le 28 août 2025, le Conseil de sécurité a adopté à l’unanimité la résolution 2790, qui renouvelle une dernière fois le mandat jusqu’au 31 décembre 2026 et prévoit un retrait ordonné dans l’année suivante. Les États-Unis exigeaient une date butoir, veto à l’appui. Ils voulaient même, selon Security Council Report, un retrait achevé dès la fin août 2026, suivi d’une liquidation de six mois au plus. Leurs représentants avaient déjà obtenu d’importantes coupes dans la contribution américaine. La force, elle, s’est amenuisée avant même de partir : elle comptait 10 800 militaires et civils au moment du vote ; ses rangs sont aujourd’hui tombés à environ 7 500 militaires, venus de près de 50 pays.
Qui tient le terrain : d’abord l’occupant
À la question de savoir qui occupe le Sud quand les Casques bleus partent, la réponse est d’abord militaire. Le Liban a été entraîné dans la guerre régionale lorsque le Hezbollah a tiré des roquettes sur Israël début mars, peu après les frappes américano-israéliennes contre l’Iran, dans ce que le parti a présenté comme une vengeance après la mort du Guide suprême iranien Ali Khamenei, tué dans ces mêmes frappes. La réplique ne s’est pas fait attendre : une offensive israélienne a frappé l’ensemble du pays. Depuis, l’armée israélienne tient une bande d’une dizaine de kilomètres de profondeur, qu’elle présente comme une « zone de sécurité » destinée à protéger le nord d’Israël des roquettes. Son étendue exacte reste incertaine ; le chercheur Karim Émile Bitar l’évalue à 6 % du territoire libanais.
Six pour cent : le chiffre est net, et il ne dit rien des vivants. Depuis le 2 mars, les attaques israéliennes ont fait 4 383 morts et 12 406 blessés, selon le ministère libanais de la Santé, qui arrête ses comptes au 10 septembre ; aucun organisme indépendant n’a pu les vérifier sur le terrain. En juin, l’ONU recensait encore 131 200 déplacés dans 644 abris collectifs. Les villages vides du Sud ont des habitants : ils sont ailleurs.
La FINUL se trouve dans une situation paradoxale. Selon Reuters, plus de la moitié de ses quelque cinquante bases se situent désormais en territoire contrôlé par Israël. La force chargée de constater le départ de l’occupant vit donc sous son contrôle. Elle en a payé le prix : sept Casques bleus ont été tués depuis le 2 mars, selon l’ONU. L’un d’eux est tombé sous un obus de char israélien, selon une enquête préliminaire des Nations unies ; d’autres dans des attaques que l’ONU et Paris imputent au Hezbollah, lequel dément toute implication dans l’embuscade tendue aux soldats français. Au Liban-Sud, même la mort des témoins a plusieurs auteurs.
Le cessez-le-feu n’a pas mis fin à l’occupation. Plus de six mois après le début du conflit, et malgré la trêve conclue en juin, les frappes, les opérations et les destructions israéliennes se poursuivent dans le Sud. Israël ne s’en cache pas : le 14 septembre, en annonçant que la crête d’Ali Taher rejoignait sa « ligne jaune », le ministre de la Défense Israel Katz a répété que l’armée ne se retirerait ni ne se redéploierait « tant que le Hezbollah n’aura pas été désarmé dans tout le Liban » (propos traduits de l’hébreu). Un haut responsable israélien, cité anonymement par Axios le 26 juin, avait déjà prévenu que la liberté d’action militaire serait maintenue dans toute la zone. Dès le mois de mars, le ministre des Finances Bezalel Smotrich réclamait, lui, que le Litani devienne la nouvelle frontière d’Israël : une voix de l’extrême droite gouvernementale, qui déborde souvent la ligne officielle, mais dont Beyrouth mesure le poids. Ceux qui se souviennent de la « ceinture » de 1985 savent ce que devient une zone temporaire lorsqu’aucune échéance ne la borne : elle dure quinze ans.
L’État à l’essai, village par village
En face, l’État libanais avance lentement. Le 26 juin 2026, au terme d’un cinquième cycle de négociations directes aux États-Unis, les ambassadeurs des deux pays ont signé un accord-cadre en présence du secrétaire d’État américain. Ce texte fixe un ordre précis. L’armée libanaise doit d’abord rétablir une autorité effective sur le territoire, dans l’attente d’un désarmement vérifié des groupes armés non étatiques. Israël ne se redéploiera progressivement qu’ensuite. Le retrait vient donc après le désarmement, et non avant. « Le commencement du commencement », a résumé Marco Rubio, secrétaire d’État américain, lors de la cérémonie de signature à Washington, le 26 juin 2026, selon l’AFP (propos traduits de l’anglais) ; il semblait ainsi reconnaître la portée limitée de l’accord.
Sur le terrain, le changement tient en trois noms. Depuis le 21 juillet, l’armée libanaise se déploie à Zawtar al-Gharbiyeh, deuxième des zones pilotes prévues par l’accord ; elle tenait déjà Froun et Srifa, qui formaient la première, selon le Département d’État. Même ce début est contesté. Des habitants de Froun, comme des sources sécuritaires libanaises interrogées par Al Jazeera, affirment que leur village n’a jamais été occupé : son inclusion montrerait qu’Israël ne cède en réalité rien. Toujours selon la chaîne, Beyrouth aurait demandé, à Rome en août, que la prochaine zone pilote soit Khiam ou Bint Jbeil ; Israël, rapporte la presse libanaise, a refusé d’en discuter et exclu tout retrait supplémentaire.
Le 20 août, la FINUL a remis à la 7e brigade de l’armée libanaise une position située dans le secteur de Khardali, sur le Litani. C’est un geste de relève, mais il reste modeste au regard de la tâche. Les négociations, elles, sont bloquées et le cycle prévu à Rome a été reporté au mois prochain. Selon Haaretz, Israël reproche à l’armée libanaise de ne pas affronter directement le Hezbollah dans les zones pilotes, et Beyrouth hésite à reprendre les discussions depuis que Tsahal a détruit, sous la crête d’Ali Taher, des tunnels qu’elle attribue au parti. D’après des responsables libanais cités par The Arab Weekly, Joseph Aoun a lui-même demandé ce report et réclamé un ordre du jour capable de produire des résultats concrets, plutôt que des négociations pour la photo.
L’armée à qui l’on confie le Sud manque de presque tout. Selon Karim Émile Bitar, chercheur associé à l’IRIS, dans un entretien publié par Euronews le 17 septembre 2026, on lui demande de désarmer « une milice qui est plus puissante que l’État depuis des décennies ». Il souligne aussi qu’elle manque de moyens logistiques comme de ressources financières.
Le parti armé, absent de la table, présent partout
Le troisième acteur du Sud ne siège à aucune table. Le Hezbollah ne participe pas aux pourparlers ; il rejette tout contact direct avec Israël et tout désarmement. Il parle, mais ailleurs : en juin, son secrétaire général Naim Qassem a déclaré qu’aucun projet visant les armes de la résistance ne passerait, et il a balayé le dispositif lui-même. « Il n’y a pas de zones pilotes ni de zones jaunes », a-t-il affirmé, selon le média libanais This is Beirut (propos traduits de l’arabe) : Israël doit partir, et partira.
L’État, lui, campe sur une position qu’il n’a pas les moyens d’imposer. Dans un entretien à l’AFP rapporté le 17 septembre 2026, Joseph Aoun affirme que le désarmement n’est « ni négociable ni ouvert à la discussion », mais l’armée peine à imposer le monopole étatique des armes face au refus du parti. Début août, le Premier ministre Nawaf Salam a publiquement accusé ceux qui ont unilatéralement entraîné le Liban dans de futiles guerres de « soutien » d’avoir rendu le plus grand service à Israël.
Un élément reste à confirmer, et doit être lu avec prudence. Le quotidien Al Akhbar, proche du Hezbollah, affirme, sur la foi de ses propres sources, que des Européens ont sondé le parti. Celui-ci aurait refusé toute force qui ne relèverait pas de l’ONU et de la résolution 1701, et récusé l’accord-cadre comme base juridique d’une nouvelle présence. Aucune source officielle ne l’a confirmé à ce jour.
On retrouve ici la vieille impasse libanaise. Deux souverainetés concurrentes, celle de l’occupant et celle du parti armé, se justifient l’une par l’autre. L’État est sommé de mettre fin à la seconde pour obtenir le départ de la première, sans disposer des moyens de l’une ni de l’autre tâche.
Les successeurs, pour l’instant sur le papier
Plusieurs projets existent déjà pour l’après-FINUL, mais ils ne répondent pas à la même question. Beyrouth veut d’abord gagner du temps. « Notre premier choix est de prolonger le mandat de la FINUL », a déclaré Joseph Aoun, président de la République libanaise, le 17 août 2026, en réponse à une pétition de 86 députés favorables au maintien de la force (propos rapportés par Al-Monitor, traduits de l’anglais). La France soutiendrait une prolongation si Beyrouth la demandait officiellement, mais des diplomates cités par The Media Line la jugent difficile à obtenir, compte tenu du soutien américain et israélien à la clôture de la mission.
À défaut, Rome et Paris cherchent une autre formule. En juin, les deux capitales ont annoncé qu’elles prendraient la tête d’une coalition internationale post-FINUL. Selon la chaîne libanaise LBCI, un document italien de quatre pages envisage une force plus réduite, créée par une résolution du Conseil de sécurité. Elle aurait pour missions de soutenir l’armée, de protéger les civils, d’appuyer le mécanisme de cessez-le-feu, de favoriser la désescalade et de rendre compte de la situation. Fin juillet, à Ankara, Recep Tayyip Erdoğan a assuré à Joseph Aoun que la Turquie était prête à participer à une future initiative, selon Al-Monitor.
Bruxelles, de son côté, prépare autre chose. Le 1er septembre, la cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas a indiqué que plus de dix États membres étaient prêts à contribuer à une mission civile et militaire. L’UE ne cherche pas, selon elle, à « remplacer » la FINUL, mais à renforcer la capacité du Liban à assurer sa propre sécurité. D’après Al Akhbar, dont l’information n’a été confirmée ni à Bruxelles ni à Beyrouth, il s’agirait d’une mission de trois ans relevant de la politique de sécurité et de défense commune, dont ni les effectifs, ni la structure, ni le budget ne sont arrêtés.
Washington, enfin, dispose déjà de son propre outil. L’accord-cadre crée un groupe trilatéral de coordination militaire chargé de sa mise en œuvre. La question du texte de référence divise donc les acteurs : résolution 1701, accord-cadre américain ou mandat européen. Chaque option désigne un arbitre différent pour le Sud. C’est tout l’objet de la réunion de Paris, dans le cadre du processus d’Aqaba : donner à l’armée libanaise les moyens d’un mandat que personne n’a encore écrit.
Ce que personne ne remplace : le regard
Un point est souvent oublié dans ce débat. Une mission de formation ou de conseil ne patrouillerait pas forcément dans le Sud et ne surveillerait pas la Ligne bleue. Elle n’enquêterait pas nécessairement sur les violations et n’offrirait pas le même canal de liaison entre Israël et le Liban. Or les deux pays n’entretiennent aucune relation diplomatique et restent techniquement en guerre : l’accord de juin a donné un cadre aux négociations directes, il n’a pas fait la paix. La FINUL, elle, sert de canal pour faire passer les messages lorsque la tension monte. Elle compte surtout ce que personne n’a intérêt à publier. Le samedi 8 août, ses Casques bleus ont relevé 229 projectiles israéliens tirés sur le Sud, le plus lourd bilan quotidien depuis le 21 juin ; trois jours plus tôt, pour une journée de 113 tirs israéliens, ils n’avaient détecté aucun lancement du Hezbollah. Voilà ce que vaut un témoin : il dérange les deux récits à la fois.
La FINUL ne peut désarmer personne par la force. Elle a découvert des centaines de caches et les a remises à l’armée libanaise, sans jamais pouvoir interdire qu’on en creuse d’autres. Elle n’a pas empêché l’occupation, ni en 1982 ni en 2026. Mais sa présence permet de dire ce qui se passe. Son départ laissera trois forces face à face : une armée étrangère installée, un parti armé retranché, et un État qui avance village par village. Dans cet espace, plus personne ne sera chargé de dire publiquement qui a tiré.
Le Liban a déjà appris, à ses dépens, que la souveraineté ne se partage pas. Elle ne peut s’accommoder ni d’une zone tampon tenue par l’étranger, ni d’un arsenal soustrait à l’État. L’après-FINUL mettra à l’épreuve ces deux exigences à la fois. La question n’est pas seulement de savoir qui remplacera les Casques bleus. Elle est de savoir si l’État libanais sera en mesure de voir, de dire et de décider dans le Sud une fois qu’ils seront partis.