Depuis Paris, Zelensky a rencontré Reza Pahlavi le 13 mars 2026, deux semaines après le début des frappes américano-israéliennes contre l’Iran. Cette rencontre s’inscrit dans une stratégie ukrainienne de longue haleine : fragiliser les alliances de Moscou en agissant sur ses pourvoyeurs d’armes. L’enjeu n’est pas seulement symbolique — il est industriel, militaire, et conditionne la survie du bouclier antiaérien de Kiev.
Il est un bruit que les Ukrainiens ne confondent avec aucun autre : le vrombissement grave et régulier du moteur deux-temps d’un drone Shahed qui approche dans la nuit. Les habitants de Kiev l’appellent le « mobylette » — surnomé « moped » par les Ukrainiens — en référence à la tonalité du moteur qui rappelle un vieux cyclomoteur soviétique. Depuis l’automne 2022, ce son est devenu le signal sonore de la guerre industrielle que mène la Russie contre les villes ukrainiennes. Et c’est ce même son, ce même drone, que l’Iran a lancé par milliers contre Israël, les Émirats arabes unis, le Qatar et les bases américaines dans la région depuis le 28 février 2026, date du déclenchement des frappes conjointes américano-israéliennes contre la République islamique.
La convergence n’est pas une coïncidence. Elle est le produit d’une architecture d’armement dont les racines sont antérieures à 2022, mais que la guerre en Ukraine a portée à une échelle industrielle inédite — et que Volodymyr Zelensky a décidé d’exploiter diplomatiquement jusqu’à ses dernières conséquences.
C’est précisément cette logique qui l’a conduit à Paris, ce vendredi. Pas seulement pour s’entretenir avec Emmanuel Macron des besoins ukrainiens en systèmes de défense antiaérienne — même si cet agenda pressant a structuré la journée. Mais pour poser, en marge du protocole officiel, une pièce supplémentaire sur l’échiquier : une rencontre avec Reza Pahlavi, figure de l’opposition iranienne en exil figure de l’opposition iranienne en exil et fils du dernier chah d’Iran, dans les locaux de l’ambassade d’Ukraine en France. Un geste discret, chargé d’une signification que le contexte régional rendait soudainement lisible pour tous.
Paris, nœud géopolitique
C’était la douzième visite officielle du président ukrainien à Paris depuis le début de l’invasion russe de février 2022. L’objectif affiché était d’éviter ce que la présidence française qualifiait d’« effet d’éclipse » : le risque que le conflit déclenché le 28 février par Washington et Tel-Aviv contre l’Iran finisse par reléguer la guerre en Ukraine au rang de conflit secondaire, en absorbant les stocks d’armes, l’attention des chancelleries et les ressources budgétaires allouées à la défense collective. Emmanuel Macron a répondu à cette préoccupation avec une formule sans équivoque : « Aujourd’hui, la Russie croit peut-être que la guerre en Iran va lui offrir un répit. Elle se trompe. »
Mais la journée parisienne de Zelensky ne se réduisait pas à cette conférence de presse. Dans la soirée, le président ukrainien rencontrait Reza Pahlavi. Il s’agissait de leur second entretien en un mois, après une première rencontre en marge de la 62e Conférence de Munich sur la sécurité, à la mi-février. La régularité de ces contacts, dans un contexte de décomposition accélérée du régime de Téhéran, signale une intention : Kyiv se positionne comme acteur d’un après-régime iranien, et non plus seulement comme victime collatérale de l’axe russo-iranien.
La filière du drone : genèse d’une coopération militaire
Pour comprendre ce positionnement, il faut remonter à la genèse de la coopération militaire entre Moscou et Téhéran. Dès septembre 2022, à peine six mois après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, les premières vagues de drones Shahed-136 iraniens frappaient les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Selon les autorités ukrainiennes, la Russie avait commandé dès octobre 2022 quelque 2 400 de ces engins, et entre 2022 et mai 2024, plus de 4 000 Shahed auraient été lancés sur l’Ukraine, d’après les données compilées par Kyiv. Des chiffres qui, au regard de la cadence documentée en 2025, sont aujourd’hui vraisemblablement dépassés.
La relation s’est en effet structurée bien au-delà d’une simple vente d’armes. À partir de 2023, le Shahed a commencé à être produit en masse sur le sol russe sous le nom de « Geran-2 ». Le Centre for Strategic and International Studies estimait en 2025 que la cadence de lancement était passée de 200 appareils par semaine en 2024 à plus de 1 000 par semaine au cours de l’année suivante. L’Iran avait ainsi transmis à Moscou non seulement ses drones, mais aussi ses plans de fabrication, ses licences de production et ses ingénieurs — l’un des transferts technologiques militaires les plus complets documentés en dehors des grandes alliances formelles.
Avec un coût unitaire oscillant entre 20 000 et 50 000 dollars selon les versions, une portée estimée à 2 000 kilomètres et un système de guidage capable d’atteindre des cibles fixes avec précision, le Shahed-136 réunit les attributs d’une arme de saturation idéale — à condition de ne pas être intercepté avant. Sa force tient précisément à ce paradoxe : bon marché à produire, couteux à détruire, il épuise les défenses aériennes adverses avant le tir de missiles balistiques ou de croisière qui lui font suite.
La tactique a évolué. Selon l’Institute for the Study of War (ISW), l’utilisation nocturne des Shahed par la Russie a progressé de 31 % entre 2024 et 2025, tandis que le Centre for Strategic and International Studies documente des améliorations techniques successives — intégration de systèmes anti-brouillage, de caméras embarquées, de protocoles d’essaim — qui ont sensiblement accru leur efficacité.
La guerre au Moyen-Orient comme révélateur
L’offensive américano-israélienne du 28 février 2026 contre l’Iran a produit un effet que Kyiv n’avait pas anticipé dans toute son ampleur : elle a mis en lumière le degré d’intégration entre les arsenaux iraniens et la guerre d’Ukraine, tout en créant une concurrence immédiate pour les ressources de défense aérienne. En quelques jours de combats au Moyen-Orient, plus de 800 missiles Patriot auraient été utilisés pour repousser les attaques iraniennes, selon Zelensky, qui n’en a pas précisé la source — davantage que l’ensemble de ce que l’Ukraine avait reçu des États-Unis depuis le début de l’invasion russe.
La pression sur les stocks occidentaux est documentée. La capacité annuelle de Lockheed Martin restait limitée à quelque 600 intercepteurs Patriot en 2025. L’industriel américain vise une production de 2 000 unités par an d’ici 2027 — un rythme encore loin des besoins cumulés de l’Ukraine, du Moyen-Orient et des alliés indo-pacifiques.
Cette tension a paradoxalement ouvert un espace à Kyiv. Selon le Conseil national de sécurité et de défense ukrainien, le pays avait produit 100 000 drones intercepteurs anti-Shahed en 2025, avec une capacité de production multipliée par huit. Ces chiffres, avancés par Kyiv, n’ont pas été confirmés par une source indépendante. Des pays du Golfe — Émirats arabes unis, Qatar, Jordanie, Bahréïn —, qui découvraient sous les frappes iraniennes le même type de menace que les Ukrainiens subissaient depuis près de quatre ans, se sont retournés vers Kyiv pour obtenir son expertise. Des experts militaires ukrainiens ont ainsi été déployés dans ces pays pour partager leurs méthodes d’interception, à la demande explicite des États-Unis eux-mêmes.
Ce retournement est lourd de sens stratégique. Zelensky a transformé une contrainte — la dépendance ukrainienne à l’armement occidental, désormais disputé par plusieurs théâtres — en levier diplomatique. En exportant son savoir-faire anti-drone, Kyiv s’intègre dans une coalition de fait avec les monarchies du Golfe, toutes frappées par le même ennemi qui alimente la guerre en Ukraine.
Reza Pahlavi et la carte iranienne
La rencontre avec Reza Pahlavi s’inscrit dans cette logique, mais elle la prolonge au-delà de la seule dimension militaire. Frappé depuis le 28 février par les États-Unis et Israël, l’Iran a pour nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei, fils d’Ali Khamenei, tué lors des frappes initiales — décès confirmé par les médias d’État iraniens le 1er mars — et officiellement désigné par l’Assemblée des experts le 8 mars. Sa prise de fonctions effective restait cependant incertaine à cette date : blessé lors de l’attaque qui a tué son père, il n’avait fait aucune apparition publique et communiquait depuis un lieu tenu secret, selon France 24 et Euronews. Ce bouleversement de la hiérarchie du régime constitue une rupture sans précédent dans l’histoire de la République islamique, fondée en 1979.
Zelensky a déclaré après sa rencontre avec Pahlavi que ce dernier et son équipe l’avaient informé des signaux reçus de l’intérieur du pays, notamment sur les pertes subies par les Gardiens de la révolution et d’autres structures sécuritaires. Ce positionnement est risqué : Reza Pahlavi, qui vit en exil aux États-Unis, représente une ligne monarchiste dont l’ancrage dans la société iranienne reste difficile à évaluer depuis l’extérieur. Kyiv ne reconnaît d’ailleurs aucun gouvernement en exil et ne formule aucune déclaration sur la question de la succession. Zelensky a formulé son message en termes de principes : « L’Ukraine souhaite véritablement voir un Iran libre, qui ne coopérera pas avec la Russie et ne déstabilisera pas le Moyen-Orient, l’Europe et le monde. »
Cette formule, aussi volontairement vague que délibérément inclusive, traduit moins une alliance politique qu’un pari sur les dynamiques internes iraniennes. Si le régime de la République islamique venait à s’effondrer — scénario qui demeure incertain à la date de rédaction de ce texte — l’Ukraine souhaitera avoir construit des liens avec les figures de la transition susceptibles de siéger à Téhéran. Un Iran débarassé de l’axe avec Moscou représente, pour Kyiv, une modification structurelle de l’environnement de la guerre : la Russie perdrait sa principale source de drones bon marché, de transferts technologiques contournant les sanctions et d’un partenaire diplomatique capable de résister à la pression occidentale.
Le risque de l’effet d’éclipse
La crainte ukrainienne d’être marginalisée par la crise moyen-orientale n’est pas infondée. Washington a autorisé temporairement — jusqu’au 11 avril — la vente du pétrole russe stocké sur des navires, dans un contexte de flambée du brut au-delà des 100 dollars le baril pour la première fois depuis août 2022. Cette décision contredisait le consensus du G7, réaffirmé deux jours plus tôt, de ne pas assouplir les sanctions sur la Russie en dépit du choc énergétique. La brèche est étroite, et Washington la présentait comme exceptionnelle ; elle n’en illustre pas moins la pression que les bouleversements moyen-orientaux font peser sur la cohérence de la politique occidentale à l’égard de Moscou.
La convergence russo-iranienne dépasse la seule fourniture de matériel. Selon le Washington Post, puis Bloomberg, citant des sources proches des services de renseignement américains, Moscou aurait partagé des données de ciblage avec Téhéran pour faciliter certaines frappes iraniennes dans la région — une information que la Russie a démentie. Si elle était confirmée, cette coopération opérationnelle marquerait un saut qualitatif dans l’axe Moscou-Téhéran : non plus une simple relation fournisseur-client, mais une coordination tactique en temps réel entre deux puissances en conflit ouvert avec l’Occident.
Un militaire français avait été tué et six autres blessés, la veille de sa visite, dans une attaque de drone de conception iranienne au Kurdistan irakien — le même type de drone Shahed qui frappe quotidiennement l’Ukraine. Cette circonstance tragique lui a fourni, sur le perron de l’Élysée, l’argument le plus direct possible : la menace est identique, les victimes peuvent être françaises, et la solution passe par la même chaîne logistique.
La présidence française avait elle-même préparé le terrain, mettant en avant l’expertise ukrainienne contre les drones iraniens comme « à nulle autre pareille » et soulignant qu’elle « prenait un nouveau relief » au regard des représailles iraniennes dans la région. Sur le fond, les deux capitales partageaient le même diagnostic : la guerre en Ukraine et la guerre au Moyen-Orient ne sont pas deux crises parallèles. Elles partagent une même arme, une même filière — et, désormais, un même ennemi.