Affaire Abdellah : L’homme que la France a refusé de libérer

Il y a des prisons que l’on bâtit avec des murs. Il y en a d’autres que l’on construit avec des mots. La France a utilisé les deux. Pierre Carles a filmé le résultat : quarante et un ans d’enfermement d’un homme que personne ne voulait vraiment libérer parce que personne ne voulait vraiment admettre pourquoi on l’avait gardé.

Cela commence par une visite. Rima Hassan pousse des portes. Une, deux, trois, quatre — Pierre Carles compte chaque battant de métal qui s’ouvre et se referme avant d’atteindre Georges Ibrahim Abdallah. C’est une manière de filmer qui ressemble à une définition : la liberté, ici, se mesure en nombre de serrures. L’homme qui attend au bout du couloir a soixante-quatorze ans. Il a des stickers sur les murs de sa cellule dénonçant la colonisation en Cisjordanie et ce qu’il désigne comme le massacre à Gaza. Il n’a pas changé d’avis. C’est précisément pour ça qu’il est là.

L’Affaire Abdallah n’est pas un film sur la culpabilité. La question de la responsabilité pénale de Georges Ibrahim Abdallah dans les assassinats de 1982 a été tranchée par la justice — condamné en 1987 par la cour d’assises spéciale à la réclusion criminelle à perpétuité pour complicité d’assassinat, il n’a jamais contesté le verdict. Ce que Pierre Carles documente est d’une autre nature, plus froide et plus grave : comment un État peut décider qu’un homme a purgé sa peine tout en refusant de lui ouvrir la porte, décennie après décennie, sous des gouvernements de gauche comme de droite, au nom d’une pression américaine que personne, officiellement, ne reconnaissait exercer.

C’est le vrai sujet. Et c’est un sujet qui fait mal, parce qu’il révèle moins un dysfonctionnement qu’un fonctionnement.

Le mensonge propre

Ce que Carles met en scène, c’est cette manière française de mentir sans en avoir l’air. On ne dit pas : nous gardons cet homme parce que Washington nous le demande. On dit : les conditions de sa libération ne sont pas réunies. On convoque des juristes, on rédige des avis, on invoque des principes. Le droit devient une langue morte que l’on fait parler au service d’une décision déjà prise ailleurs.

Carles montre ça avec une méthode proche du dossier d’instruction — archives, témoignages de juristes, d’anciens responsables politiques, de journalistes qui ont couvert l’affaire. Le film avance comme une enquête journalistique, démontant les récits complaisants des médias dominants et ce que Carles présente comme la soumission de la France aux pressions américaines. Ce n’est pas élégant. C’est même, par moments, laborieux. Mais il y a dans cette lourdeur quelque chose d’honnête : les mensonges d’État sont rarement spectaculaires. Ils s’accumulent dans des formulaires, dans des refus signés en bas de page, dans des communiqués rédigés pour n’être lus que par ceux qui savent déjà.

Les médias mainstream, eux, ont joué leur partition. La caméra s’attarde sur leur rôle — accusés, selon Carles, d’avoir relayé un récit biaisé et participé à ce qu’il présente comme une construction médiatique mensongère autour de cette affaire d’État. Une thèse que le film étaye par de nombreuses archives, et que plusieurs journalistes présents à l’écran reconnaissent eux-mêmes rétrospectivement. Carles ne pardonne rien à ses anciens pairs. C’est une constante chez lui. Là où d’autres documentaristes auraient cherché la nuance pour paraître équilibrés, il choisit la charge. On peut trouver cela partisan — et ce texte ne s’en cache pas. Face à quarante et un ans de détention que ses soutiens et plusieurs organisations de défense des droits qualifient d’injustice documentée, le parti pris de Carles sur la durée de la détention et les pressions exercées sur la justice française est aussi celui de cette critique.

Ce que la prison fait aux convictions

L’étrange, dans ce film, c’est Abdallah lui-même. On attend un homme brisé, ou exalté, ou amer — quelque chose qui ressemble à ce que l’enfermement long produit chez les êtres. Il n’y a rien de tout ça. Il y a un homme qui parle de la Palestine avec la précision tranquille de quelqu’un qui a suivi les événements depuis sa cellule pendant quatre décennies, et qui a eu le temps de beaucoup lire, de beaucoup penser, d’affiner ses positions sans avoir à les confronter au désordre du monde réel.

C’est troublant. La prison a fabriqué en lui une forme de cohérence que la liberté n’aurait peut-être pas permise. Elle a aussi fabriqué, autour de lui, une mythologie militante que le film entretient plus qu’il ne l’interroge. À l’intégrité d’Abdallah s’adosse celle de ses rares soutiens : ses avocats, dont Carles ressort les images de Jacques Vergès en visite à Lannemezan quelques jours avant sa mort, son comité de soutien, la nouvelle génération du Madleen et de la Freedom Flotilla. La généalogie militante est soigneusement construite. Elle est aussi, et c’est là que le film atteint ses limites, parfois trop confortable pour elle-même.

La limite du film

Pierre Carles n’est pas, à proprement parler, un cinéaste — et cela se voit. Sa mise en scène documentaire se fait foncièrement littérale, parfois maladroite, et ses récits linéaires empruntent davantage au mode d’énonciation journalistique qu’à la nuance du cinéma direct. Il y a dans L’Affaire Abdallah des passages où l’on sent le militant davantage que l’auteur — des moments où l’enquête se referme sur elle-même, satisfaite de sa propre démonstration, sans laisser entrer le doute.

La question de la culpabilité réelle d’Abdallah dans les assassinats de 1982 — un attaché militaire américain lié selon les FARL aux services de renseignement, un conseiller à l’ambassade d’Israël — est effleurée, pas vraiment habitée. C’est précisément ce doute sur l’implication réelle d’Abdallah dans ces faits — un doute que le film n’instruit pas, et qu’Abdallah lui-même n’a jamais cherché à dissiper, refusant de renier sa condamnation sans pour autant revendiquer publiquement les actes qui l’ont motivée — qui manque pour faire de ce documentaire une œuvre pleinement accomplie. Carles choisit de ne pas s’y attarder. C’est son droit. C’est aussi, peut-être, une prudence qui coûte quelque chose à la profondeur du portrait.

Mais ce serait se tromper de procès. Ce documentaire ne dit pas qu’Abdallah est innocent des faits qui lui ont valu sa condamnation. Il dit autre chose, et cette chose-là est étayée par les archives : en France, on peut être condamné à quatre ans de prison et en faire quarante et un parce qu’une puissance étrangère a systématiquement fait obstacle à toute libération, et parce que les gouvernants successifs ont préféré le silence à la clarté — c’est la conclusion que les archives du film imposent.

Ce que cette affaire expose de nos démocraties

Georges Ibrahim Abdallah a été libéré en juillet 2025. Près de quatorze mille neuf cents jours de détention. Il est rentré dans son village natal au Liban. Les caméras étaient là. Il était debout.

La France, elle, n’a pas changé. Elle a juste tourné la page, comme elle sait le faire — avec cette élégance particulière qui consiste à ne jamais regarder ce que l’on a écrit dessus. Pierre Carles, lui, a décidé de la retourner. Ce qu’il y a trouvé ne ressemble pas à une démocratie qui s’est trompée. Cela ressemble à un système qui a fonctionné exactement comme prévu.

C’est ça, le vrai documentaire. Et c’est ça qui reste, longtemps après la salle.

L’Affaire Abdallah, documentaire de Pierre Carles. En salles depuis le 8 avril 2026.

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