Les Rayons et les Ombres et le vertige de notre complicité
Il y a un film en salles, en ce moment. Il dure trois heures quinze. Il raconte un homme qui voulait la paix et qui a fini par servir ceux qui faisaient la guerre. Un journaliste, un humaniste — un homme qui dialoguait. Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli. On sort de la salle avec deux questions collées aux semelles qu’on ne peut plus décoller : et moi, qu’aurais-je fait ? Et surtout — que fais-je aujourd’hui ?
Voilà le vrai sujet. Pas 1940. Maintenant.
Le dialogue, ou comment on se perd par douceur
Jean Luchaire croyait au dialogue. C’était même sa vertu principale. Parler à l’ennemi plutôt que de l’ignorer, comprendre plutôt que condamner — qui pourrait reprocher ça ? Pendant des années, c’était une position courageuse. Et puis, sans qu’on puisse identifier le moment exact où tout a basculé, le dialogue est devenu accommodation. L’accommodation est devenue complicité. Et la complicité a fini par avoir un nom que l’histoire ne pardonne pas.
Cette question traverse nos démocraties aujourd’hui comme une fissure qu’on refuse de regarder. Le 29 janvier 2025, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la digue a cédé au niveau fédéral en Allemagne : un texte sur l’immigration a obtenu une majorité au Bundestag grâce aux voix de l’AfD — parti d’extrême droite devenu la deuxième force politique du pays. Quelques mois plus tard, au Parlement européen, un eurodéputé des Patriotes, l’extrême droite européenne, commentait avec satisfaction : « Le cordon sanitaire n’existe plus. » Il avait raison.
Faut-il débattre avec l’extrême droite ? La question est honnête. On ne peut pas mettre sous cloche un parti qui rassemble des millions de voix. Mais lorsqu’un responsable d’extrême droite est invité à débattre du pouvoir d’achat ou de la sécurité, ses positions sont présentées comme des options techniques valides, détachées de l’idéologie d’ensemble qui les sous-tend. Ce n’est plus du pluralisme. C’est de la normalisation déguisée en débat.
Luchaire ne publiait pas de la propagande brute. Il publiait des analyses, des éditoriaux raisonnables, des nuances soigneusement calibrées — dans un cadre dont il avait, lui, choisi les murs. La nuance peut être l’instrument de normalisation le plus efficace qui soit. Plus efficace que le cri. Parce qu’elle ne ressemble pas à ce qu’elle est.
Et ce cadre, aujourd’hui, quelqu’un le construit aussi. Quelqu’un choisit les murs.
Les marchands de peur ont un nom
Vincent Bolloré, selon le journaliste Vincent Beaufils qui lui prête ces mots dans un livre paru en 2022, aurait déclaré en privé vouloir « se servir de ses médias pour mener son combat civilisationnel ». Ce que l’on sait avec certitude, c’est qu’à chaque rachat — chaînes, radios, hebdomadaires, maisons d’édition, kiosques de gare — la méthode est identique : éviction des rédactions résistantes, plateaux d’opinion permanents, imposition d’une ligne éditoriale favorable à l’extrême droite. L’historien des médias Alexis Lévrier l’a comparé à François Coty, parfumeur milliardaire de l’entre-deux-guerres, qui finançait des quotidiens d’extrême droite vendus à un million d’exemplaires.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est une méthode. Et pendant ce temps, les signalements de contenus haineux en ligne augmentent de 45 % selon la plateforme officielle de signalement du ministère de l’Intérieur, la parole raciste se banalise, le délégué interministériel parle de « désinhibition ». Cette désinhibition ne tombe pas du ciel. Elle se construit, plateau après plateau, une formule après l’autre, jusqu’à ce que certains mots deviennent prononçables, certaines peurs légitimes, certaines haines acceptables. Les actes antimusulmans ont bondi de 88 % en 2025. Les actes antisémites représentent 53 % des faits antireligieux recensés.
Luchaire savait ce qu’il imprimait. Ceux qui fabriquent aujourd’hui l’espace du pensable ne peuvent ignorer ce qu’ils fabriquent.
Ce que Luchaire n’avait pas prévu, en revanche, c’est que ses contemporains pourraient un jour être jugés non pas pour ce qu’ils avaient fait — mais pour ce qu’ils n’avaient pas fait.
L’inaction n’est pas une innocence
Corinne Luchaire n’a tué personne. Elle a juste continué à vivre. À tourner des films, à paraître aux dîners du Paris occupé, à accompagner son père sans trop lui demander ce qu’il fabriquait avec ses journaux et ses dîners avec l’occupant. Elle s’est adaptée — avec cette fluidité ordinaire des gens qui préfèrent survivre à résister. À la Libération, on l’a condamnée à dix ans d’indignité nationale. Pas pour ses crimes. Pour son absence de choix.
C’est là que le film fait mal. Parce que pendant ce temps, des instituteurs cachaient des voisins. Des imprimeurs fabriquaient des tracts dans des caves. Des gens ordinaires, sans qualités particulières, avaient décidé que l’impossibilité n’était qu’un confort moral. Ils démontraient, par leur seule existence, que le choix était possible.
Alors la question se retourne vers nous avec une brutalité que le film ne cherche pas à atténuer. En France, plus de 9 700 crimes ou délits racistes, xénophobes ou antireligieux ont été enregistrés en 2025, en hausse constante depuis le déclenchement du conflit au Proche-Orient. À Gaza, plus de 71 000 morts selon les Nations unies, dont plus de 19 000 enfants. En Iran, selon Human Rights Watch et Amnesty International, des frappes ont tué des centaines de civils dans plusieurs villes, dont au moins 168 personnes dans une école de filles. Nous savons tout cela. Nous avons des téléphones, des journaux, des rapports onusiens. Nous ne manquons pas d’information. Nous manquons de volonté de tirer les conséquences de ce que nous savons.
L’inaction n’est pas un état neutre. C’est un choix qui s’ignore.
Il n’y a pas, aujourd’hui, de tribunal pour l’inaction. Corinne Luchaire, elle, en a rencontré un — celui de l’Histoire. L’histoire finit toujours par instruire le dossier. La question n’est pas de savoir si nous sommes des monstres. C’est de savoir si, le moment venu, on pourra dire que nous avons au moins essayé de regarder.
Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli. En salles depuis le 18 mars 2026.