Pedro Sánchez s’impose comme la seule voix dissidente d’Europe occidentale face à l’offensive américano-israélienne contre l’Iran. Une posture construite sur une ironie historique vertigineuse — et une ambiguïté militaire soigneusement entretenue.
Quatre mots contre une guerre
Madrid, 4 mars 2026. Pedro Sánchez, Premier ministre socialiste de l’Espagne depuis 2018, s’avance au pupitre du palais de la Moncloa. Cela fait cinq jours que les missiles américains et israéliens s’abattent sur Téhéran, Ispahan et Qom. Cela fait quarante-huit heures que Donald Trump a menacé de “couper tout commerce” avec l’Espagne, la qualifiant d'”alliée terrible“. Le chef du gouvernement espagnol prend une longue inspiration. Il pourrait nuancer, temporiser, adopter le langage feutré que Paris, Berlin et Rome ont choisi. Il ne le fait pas.
“La position du gouvernement espagnol est claire“, dit-il. “Non à l’idée que le monde ne puisse résoudre ses problèmes qu’avec des bombes.“
Puis, en espagnol, lentement, comme pour que chaque syllabe porte : “No a la guerra.”
Quatre mots. Un slogan. Une déclaration de guerre diplomatique contre Washington. Dans plusieurs capitales européennes, la stupéfaction est palpable. Dans les rues espagnoles, des rassemblements de soutien sont signalés dans plusieurs villes. Et dans les archives de l’histoire politique espagnole, quelque chose se déplace — quelque chose que l’on n’avait pas vu depuis vingt-trois ans.
La signature de Franco comme bouclier
Pour comprendre l’audace de Sánchez, il faut d’abord comprendre le paradoxe juridique sur lequel elle repose — et son ironie presque cruelle.
Le refus espagnol de laisser les États-Unis utiliser les bases militaires de Rota et Morón, en Andalousie, deux installations stratégiques parmi les plus importantes de l’OTAN en Europe du Sud, ne repose pas sur une décision souveraine prise la semaine dernière. Il s’appuie sur les accords de coopération militaire bilatérale signés en 1953. Cette année-là, Dwight Eisenhower, président des États-Unis de 1953 à 1961, tout juste élu, cherchait des points d’ancrage atlantiques dans une Méditerranée sous pression soviétique — les négociations avaient été engagées sous Harry Truman, son prédécesseur à la Maison-Blanche, mais c’est Eisenhower qui donna le feu vert définitif. C’est sous sa présidence que fut conclu l’accord avec l’homme qui gouvernait l’Espagne d’une main de fer depuis la fin de la guerre civile : Francisco Franco, dictateur de 1939 à sa mort en 1975.
C’est donc une architecture juridique franquiste — fondée sur un accord signé par l’homme que Pedro Sánchez a passé une grande partie de sa vie politique à exhumer, juger et condamner symboliquement, notamment via la loi de mémoire démocratique de 2022 — qui lui fournit aujourd’hui l’arme pour tenir tête au président des États-Unis. Les accords ont été révisés à plusieurs reprises depuis 1953 — en 1976, 1982, 1988, puis 2002 — mais chaque version a conservé l’exigence centrale : les bases ne peuvent être utilisées pour des opérations contraires aux intérêts espagnols ou sans consentement explicite de Madrid. C’est cette lignée juridique, héritée de Franco, que Sánchez oppose à Trump.
L’histoire a ses propres sens de l’humour.
Ce n’est pas tout. Le week-end du 28 février, au moment même où les premières frappes tombaient sur l’Iran, des enregistrements de plans de vol révélaient qu’au moins quinze avions-ravitailleurs avaient décollé de ces mêmes bases andalouses, selon des données de FlightRadar24 — le service mondial de suivi des vols en temps réel — rapportées par Reuters. La Maison-Blanche, prise de court, choisit une ligne de communication rapidement contredite par les faits. Le 4 mars, la porte-parole Karoline Leavitt affirme publiquement que l’Espagne a “finalement accepté de coopérer“. Le ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares dément “catégoriquement” dans l’heure. Le bras de fer est total.
“Nous ne serons pas complices de quelque chose qui est mauvais pour le monde et qui est également contraire à nos valeurs et à nos intérêts, simplement par peur des représailles“, martèle Sánchez (déclaration institutionnelle, La Moncloa, 4 mars 2026). La formule est précise : il ne dit pas que l’opération est un crime. Il dit qu’il refuse d’en être complice. La nuance est diplomatique, mais elle est réelle.
Le fantôme du 11 mars
Pour saisir pourquoi cette posture trouve en Espagne une résonance que nulle autre gauche européenne ne lui accorde, il faut remonter à une date qui hante la mémoire collective espagnole comme peu d’événements du XXIe siècle : le 11 mars 2004 (le « 11-M », comme on l’appelle en Espagne).
Ce matin-là, dix bombes explosent dans quatre trains de banlieue bondés à Madrid. Cent quatre-vingt-douze personnes meurent. Près de deux mille personnes sont blessées. Trois jours plus tard ont lieu les élections législatives. Le gouvernement de José María Aznar, qui avait aligné l’Espagne sur l’invasion américaine de l’Irak en 2003 — envoyant des troupes malgré une opposition populaire massive, malgré le “Non à la guerre” qui avait alors déjà résonné dans les rues de Madrid — tente dans les heures qui suivent l’attentat d’attribuer les bombes à l’ETA. Une attribution que beaucoup d’Espagnols perçoivent, selon les enquêtes parlementaires menées ultérieurement, comme une tentative de détourner l’attention du lien avec la guerre en Irak — et qui est rapidement contredite par les investigations. Les Espagnols votent. La gauche de José Luis Rodríguez Zapatero l’emporte.
Cette séquence traumatique — guerre injuste, attentat, gestion de l’information documentée par les enquêtes parlementaires, sanction électorale — a gravé dans la conscience politique espagnole une équation que les autres démocraties européennes n’ont pas vécue avec la même intensité : l’alignement transatlantique aveugle peut tuer. Pas métaphoriquement. Littéralement.
Sánchez le sait. Il le dit explicitement dans son discours du 4 mars : “Le monde a déjà été dans cette situation. Il y a vingt-trois ans, une autre administration des États-Unis nous a entraînés dans une guerre injuste.” Le message est adressé à son opinion publique, mais aussi à une Europe qui semble avoir oublié.
Il y a dans la culture politique de la gauche espagnole quelque chose de plus viscéralement anti-impérialiste que chez ses homologues français, allemands ou italiens. Une tradition qui plonge ses racines dans la guerre civile, dans l’abandon des démocraties occidentales face à Franco, dans la solidarité internationaliste des Brigades internationales, dans la longue mémoire des peuples qui ont subi la puissance étrangère plutôt que de l’exercer. L’Espagne n’a pas connu en 1944 l’occupation nazie ni la libération alliée : elle n’a donc pas contracté envers Washington la dette symbolique que certains analystes attribuent à la politique étrangère française, néerlandaise ou belge.
C’est cette liberté historique que Sánchez mobilise. Et elle lui confère une crédibilité que ses alliés européens ne peuvent pas simuler.
L'Europe du communiqué contre l'Espagne du refus
Le contraste est saisissant. Lorsque les frappes américano-israéliennes débutent, les dirigeants d’Allemagne, de France et d’Italie publient un communiqué commun. Ils condamnent les frappes iraniennes dans plusieurs pays du Moyen-Orient. Ils appellent à la désescalade. Ils ne mentionnent pas l’attaque qui a provoqué ces frappes en riposte. C’est le langage de la diplomatie de confort : dénoncer les effets sans nommer les causes, ne froisser personne en froissant tout le monde.
Friedrich Merz, le chancelier allemand, reçu à la Maison-Blanche le même jour que Trump attaque Sánchez, s’abstient de prendre la défense de l’Espagne lors de la conférence de presse. Il évoque prudemment que “les États-Unis ne peuvent sanctionner un pays individuel de l’UE” — formule défensive, non solidaire. Emmanuel Macron, lui, assure Sánchez de la “pleine solidarité” de la France, mais continue de naviguer entre Washington et Bruxelles sans choisir.
L’Espagne, elle, choisit.
Cette singularité a un prix. Cette menace commerciale mérite d’être prise au sérieux : un embargo contre un pays dont les exportations vers les États-Unis pèsent plusieurs dizaines de milliards d’euros annuels n’est pas anodin. La Commission européenne se déclare officiellement “prête à réagir” (communiqué du porte-parole, 5 mars 2026), mais l’Union a déjà montré ses limites face aux pressions commerciales américaines. Sánchez joue gros.
À l’intérieur, la division est plus subtile qu’il n’y paraît. La droite du Parti populaire soutient globalement les frappes, dans une fidélité atlantiste réflexe. Mais Isabel Díaz Ayuso, présidente de la Communauté de Madrid et figure montante du conservatisme espagnol, choisit une posture autrement plus tranchée — et révélatrice des fractures de la droite populiste européenne. Sa sortie sur l’Iran, dans laquelle elle invite les opposants à la guerre à se rendre à Téhéran ou à Kaboul avec leurs amis homosexuels pour y constater le traitement réservé aux femmes et aux minorités, suscite des réactions qui dépassent le clivage gauche-droite habituel. Car selon les sondages disponibles, même parmi les électeurs conservateurs espagnols, une part significative s’oppose à l’intervention militaire. La droite dure parie contre son propre électorat.
Sánchez, lui, s’appuie sur une opinion publique majoritairement hostile à l’intervention, selon les enquêtes disponibles. Ce consensus dépasse les clivages partisans : en Espagne, la guerre n’est pas une abstraction — c’est une mémoire.
Le Cristóbal Colón, ou la subtilité comme doctrine
Voici où le “Non à la guerre” révèle sa véritable nature.
Pendant que Sánchez refuse les bases andalouses à l’aviation américaine, la frégate espagnole Cristóbal Colón appareille vers la Méditerranée orientale. Elle rejoint le groupe naval constitué autour du porte-avions Charles de Gaulle. Sa mission : participer à la protection de l’île de Chypre, touchée par les représailles iraniennes. Un navire de guerre espagnol, en opération conjointe, dans un théâtre directement lié au conflit que Sánchez dit refuser.
Cette décision, peu commentée dans la presse internationale au regard de son importance stratégique, est pourtant la clé de voûte de toute la posture espagnole. Elle dit ce que les discours ne disent pas : Sánchez ne pratique pas le pacifisme. Il pratique une doctrine de distinctions précises.
Refuser de participer à l’offensive contre l’Iran : oui. Contribuer à la défense de populations civiles européennes menacées par les représailles iraniennes : aussi. La ligne de démarcation n’est pas entre la guerre et la paix — elle est entre l’agression et la protection, entre l’unilatéralisme et le multilatéralisme, entre l’offensive et la défense collective.
C’est une doctrine étroite, exigeante, difficile à tenir. Elle suppose une capacité à distinguer dans le brouillard d’un conflit régional ce qui relève de la solidarité légitime et ce qui constitue la complicité condamnable. Elle est aussi, reconnaissons-le, commode politiquement : elle permet à Sánchez de se dire pacifiste tout en restant dans les alliances. Mais cette commodité ne la rend pas fausse. Elle correspond à une vision cohérente du droit international que Madrid défend depuis plusieurs années — sur l’Ukraine, sur Gaza, sur le Venezuela (affaire Maduro).
“Il est possible d’être contre un régime odieux comme celui de l’Iran et, en même temps, contre une intervention militaire injustifiée“, avait-il dit dès le 2 mars au Mobile World Congress de Barcelone. La formule est la boussole. Elle disqualifie à la fois les va-t-en-guerre et les neutralistes naïfs.
Seul ou précurseur ?
La question qui reste suspendue au-dessus de tout cela est celle que l’histoire seule pourra trancher : l’Espagne est-elle en avance, ou simplement seule ?
Il y a vingt-trois ans, José María Aznar avait fait le choix inverse — l’alignement total, la guerre assumée, la solidarité atlantique sans condition. Trois jours après le 11-M, les Espagnols lui avaient présenté la note. L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaie parfois avec une précision troublante. Sánchez connaît cette histoire par cœur. Il l’a retournée comme un gant.
Si la guerre en Iran s’enlise, si ses coûts humains et économiques deviennent insupportables pour les opinions publiques européennes, si la question de la légitimité juridique des frappes initiales s’impose dans le débat continental — alors Madrid pourrait se retrouver non pas dans la marginalité, mais à l’avant-garde d’une recomposition que le reste de l’Europe n’a pas encore osé nommer.
Si, à l’inverse, l’opération atteint rapidement ses objectifs déclarés, si Trump sort renforcé et l’Iran déstabilisé, si le coût économique des représailles américaines contre Madrid s’avère lourd — alors Sánchez aura peut-être gagné un slogan et perdu un partenariat.