Le 4 avril à Saint-Denis, CNews regardait ailleurs. Ce dimanche, la préfecture interdit l’extrême droite d’y venir.

Pendant que France info, BFMTV et France 24 couvraient depuis le terrain un rassemblement antiraciste de 6 000 personnes — déclenché par des propos tenus sur ses propres plateaux —, la chaîne du groupe Bolloré diffusait le témoignage d’un journaliste d’extrême droite pour raconter l’événement. Une semaine plus tard, le préfet de Seine-Saint-Denis interdit un rassemblement du Parti de la France prévu ce dimanche sur le parvis de la basilique. Deux séquences, un même terrain, un révélateur.

Il y a des villes qu’on n’aime qu’utiles. Saint-Denis, on la convoque quand on a besoin d’un exemple. De la banlieue qui fait peur, du communautarisme qui progresse, du territoire perdu qu’il faudrait reconquérir. On ne la regarde jamais pour ce qu’elle est — une ville, avec ses près de 150 000 habitants, ses marchés, sa basilique où reposent les rois de France. On la regarde pour ce qu’elle permet de dire sur autre chose.

Le 15 mars, Bally Bagayoko est élu maire au premier tour. Né en région parisienne de parents maliens, ancien enfant de la ville, il obtient 50,77 % des suffrages. C’est une élection. Un résultat.

Sur CNews, c’est autre chose. Saint-Denis devient « le laboratoire » de LFI. Le mot revient. Il est dans les titres, dans les débats, dans les questions posées aux invités. Un laboratoire.

Ce qu’on dit quand on croit ne rien dire

Le 27 mars, sur le plateau de CNews, le présentateur demande si le nouveau maire « essaie de pousser les limites ». La question est posée sur le ton de l’évidence, comme si la réponse était déjà là, suspendue dans l’air du studio. Le psychologue Jean Doridot saisit la perche. Il rappelle que « l’homo sapiens » est « de la famille des grands singes ». Il universalise, dit-il. Il parle de tous les hommes, se défend-il. Mais il ne parle pas de tous les maires. Il parle de celui-là. De ce maire-là. Dans cette ville-là.

Le lendemain, Michel Onfray prête à Bagayoko une attitude de « mâle dominant ». Le philosophe aussi universalise, sans doute. Lui aussi parle de la nature humaine, de l’éthologie, du comportement des espèces. Sauf que ce soir-là, la nature humaine invoquée avait le visage, pour beaucoup, d’un élu noir de banlieue parisienne.

La chaîne dit non. Elle parle de déformation. De réseaux sociaux. De polémique infondée. Le parquet a ouvert une enquête.

Ce que les gens venus de loin avaient compris

Houssine a 62 ans. Il est venu d’Amiens avec son drapeau tricolore. Il dit : « Être là, c’est soutenir la République et le respect de la démocratie. Des journalistes et des politiques font passer ces maires pour des communautaristes, des intégristes, parce qu’ils ne ressemblent pas à ce que doit être, pour eux, un élu français. »

Un élu français. La formule mérite d’être retournée dans tous les sens. C’est quoi, un élu français ? De quelle couleur ? De quel prénom ? De quelle origine ? La République n’a pas de réponse à ces questions. Certains plateaux de télévision, si.

Jean-Luc Mélenchon dénonce depuis la tribune « une vague de racisme écœurant venant des élites politico-médiatiques qui, sans réserve, sans frein, ont étalé leur mépris à l’égard d’une partie de notre peuple ». Bagayoko annonce une nouvelle mobilisation pour le 3 mai à Paris. Il dit « médias racistes » — c’est son mot. Il est fort, et discutable. Mais la différence avec « grand singe » ou « mâle dominant », c’est que lui désigne des institutions. Les autres désignaient un homme.

On est en 2026. 2027 n’est pas loin. Bagayoko est maire LFI depuis neuf jours. Mélenchon est à la tribune — pas un président d’association, pas un élu de Seine-Saint-Denis, le fondateur du mouvement. L’antiracisme est une cause. Il peut aussi être un levier. Ce jour-là à Saint-Denis, les deux occupaient la même estrade. Des gens étaient venus de partout au nom de ce qui les dépassait. D’autres avaient choisi de ne pas venir — précisément parce que l’appel portait une étiquette. Le rassemblement était réel. Ce qui l’encadrait aussi. Le gouvernement, lui, avait condamné les propos par communiqué. La ministre chargée de la lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, avait appelé Bagayoko pour lui témoigner sa solidarité. Aucun représentant de l’exécutif n’avait fait le déplacement. Bagayoko l’avait relevé. Sans commenter. Le fait suffisait.

Le 4 avril, ou l’absence

Saint-Denis, 14 heures. Six mille personnes sur le parvis de l’hôtel de ville. Des drapeaux tricolores. Des syndicats. La LDH, le MRAP, SOS Racisme, la FSU, Solidaires. Des habitants du département, des gens venus d’Amiens, de Lyon, de partout. L’ambiance est calme et musicale. La Marseillaise conclut. C’est un rassemblement citoyen. Pas une émeute. Un rassemblement citoyen, avec ce que cela suppose de banal et de nécessaire à la fois.

France info est là. Bagayoko avait été reçu le matin au « 8h30 ». Des reporters couvrent l’après-midi depuis le terrain. France 24 diffuse depuis 11h18. BFMTV envoie une équipe. L’une de ses journalistes sera poussée contre des barrières par un bénévole du service d’ordre — incident condamné, excuses présentées.

Sur CNews, le seul récit du 4 avril identifiable dans les archives publiquement accessibles du site de la chaîne tient en un homme. Le soir même, Jordan Florentin, journaliste du média Frontières, est reçu en plateau. Il dit : « Si la police n’était pas là, on risquait de se faire lyncher, voire tuer. » Frontières est un média que l’Arcom qualifie d’extrême droite. La chaîne ne le dit pas. Le lendemain sur Europe 1, antenne sœur du groupe Bolloré, Florentin décrit le rassemblement comme « le premier meeting de la Nouvelle-France — projet politique de LFI — pour l’élection présidentielle de 2027 ». Il affirme n’avoir « pas vraiment vu où était l’antifascisme et où était l’antiracisme ».

Peut-être. Ou peut-être qu’il cherchait autre chose que ce qui était là.

Sa propre collègue du même média reconnaît que « les autres médias pouvaient faire leur travail tranquillement ». Ce détail mérite qu’on s’y arrête. Il dit que le problème n’était pas le rassemblement. Il dit que le problème était ce média-là, dans ce rassemblement-là.

La chaîne qui avait mis le sujet à l’antenne ne s’est pas déplacée pour regarder ce qu’il avait produit.

Ce dimanche, l’État dit non

Cinq jours après le 4 avril, une autre séquence. Le 9 avril, le préfet de Seine-Saint-Denis interdit un rassemblement prévu ce dimanche 12 avril par le Parti de la France. Le collectif voulait se rassembler sur le parvis de la basilique — à quelques centaines de mètres des rois de France enterrés là depuis des siècles — « pour rappeler que Saint-Denis reste une ville française ».

Saint-Denis reste une ville française. La phrase a l’air innocente. Elle ne l’est pas. Elle suppose que quelque chose menace cette appartenance. Elle suppose qu’il faut la défendre. Contre qui ? Contre quoi ? Contre le maire élu ? Contre ses habitants ? Le collectif parle de « colonisation migratoire ». Il a été fondé en 2009 par Carl Lang, ancien secrétaire général du Front National, qui en a cédé la direction à Thomas Joly en 2019.

La préfecture interdit. Elle juge les revendications « susceptibles de favoriser la provocation, la discrimination ou la haine à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur origine ». C’est la langue du droit. Sobre. Technique. Définitive.

Ce que cette interdiction dit, en creux, c’est que les mots ont un poids. Que « colonisation migratoire » n’est pas une opinion comme une autre. Que « laboratoire de l’islamo-gauchisme » n’est pas un angle journalistique neutre. La préfecture l’a jugé suffisamment grave pour interdire le rassemblement qui le portait. Ces mots circulent pourtant, depuis des semaines, sur les plateaux de CNews. Ce n’est pas le même régime juridique. Mais c’est le même vocabulaire.

Ce que vingt-six sanctions n’ont pas suffi à corriger

Depuis 2019, l’Arcom a sanctionné CNews vingt-six fois. 630 001 euros d’amendes cumulées. En février 2026 : 25 000 euros pour des propos qualifiant des millions d’Algériens de « risques majeurs ». 75 000 euros pour des propos assimilant l’ensemble des Palestiniens au terrorisme. En mars, le chroniqueur Jean-Claude Dassier est écarté après avoir suggéré de « jeter en Méditerranée » les étrangers incarcérés en France. Un mois après la diffusion. Lorsque l’extrait avait resurgi sur les réseaux sociaux.

Vingt-six sanctions. 630 001 euros. Les amendes sont absorbées. Les chroniqueurs sont remplacés. Les formulations changent légèrement. Le fond reste.

Il y a dans tout cela une constance que vingt-six sanctions en sept ans n’ont pas suffi à corriger.

Le 4 avril, six mille personnes sont venues dire que les mots font mal. Que comparer un maire élu à un grand singe, ça n’est pas une opinion. Que traiter une ville de laboratoire, ça prépare quelque chose. Elles avaient raison. La preuve : une semaine plus tard, quelqu’un voulait venir à Saint-Denis pour en finir avec « l’islamo-gauchisme » et « la colonisation migratoire ». La préfecture a dit non.

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